D’Éric Tabuchi, on connaît surtout l’Atlas des régions naturelles, projet au long cours entamé en 2017 avec Nelly Monnier, lequel vise à constituer une vaste archive photographique du territoire français (il existe sept volumes, publiés par GwinZegal et Poursuite, ainsi qu’un site Internet : archive-arn.fr). Né à Paris en 1959, formé à la sociologie avant d’adopter la photographie, il est d’origine danoise par sa mère Kirsten et japonaise par son père Yasse. Tous deux étaient peintres et se sont rencontrés dans le Paris bohème et cosmopolite de l’après-guerre, à l’académie de la Grande Chaumière (6e arrondissement).
C’est à travers un livre au format singulier que le photographe a choisi de leur rendre hommage, chez son éditeur arlésien Poursuite. Kirsten & Yasse s’ouvre à la verticale, comme un bloc de papier à lettres, compromis entre les sens de lecture occidental et japonais, par la gauche et par la droite. Voilà vingt-cinq ans qu’Éric Tabuchi souhaitait consacrer un ouvrage à l’histoire de ses parents. Pourtant, lorsqu’il s’y attelle enfin, il se heurte à des archives lacunaires et ne retrouve que peu de traces pour nourrir son récit. Davantage qu’une histoire, c’est donc une évocation, un portrait fragmenté qu’il compose ici ; une tentative de fixer l’image d’un couple avant qu’elle ne s’efface.
Entre hommage et vanité
Les œuvres de Yasse Tabuchi sont un véritable hymne à la couleur, au trait vivant et généreux. Si son fils évoque sa conception radicale, voire « intégriste », de l’art, celles de Kirsten sont moins connues. Comme beaucoup de femmes de sa génération qui se projetaient dans une carrière artistique, elle sacrifie ses ambitions pour sa famille et met désormais sa radicalité au service de la pratique de son mari.
À Vauhallan (Essonne) – où ils s’établissent pour élever leurs quatre enfants dans une liberté perçue comme quelque peu excentrique –, Yasse passe la plupart de ses journées dans son atelier et des soirées alcoolisées chez son ami, le peintre d’origine japonaise Tsugouharu Foujita, installé à quelques kilomètres. Le couple place l’art au centre de la vie, parfois au détriment du reste.
Alors qu’il tente de retracer le fil de leur existence et mesure la fragilité de leur souvenir, Éric Tabuchi s’interroge : la vie ne vaut-elle pas mieux que l’art ? Très vite, ce récit intime laisse affleurer une méditation plus large sur la mémoire, la postérité et la vanité de toute ambition artistique. « L’art réclame beaucoup de l’artiste, écrit-il, il a envers lui des exigences d’enfant capricieux à qui il faut tout céder. Et, s’il arrive qu’il donne en retour, est-ce suffisant pour compenser les efforts consentis ? » En rassemblant les fragments épars de l’histoire de ses parents, Éric Tabuchi met cette vanité en abyme. Kirsten & Yasse s’affirme comme la preuve sensible que, parfois, créer n’est qu’une tentative de retenir ce qui disparaît.
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Éric Tabuchi, Kirsten & Yasse, Arles, Poursuite, 2025, 128 pages, 35 euros.




