À quelques mois de l’ouverture de la 61e Biennale de Venise, qui se tiendra du 9 mai au 22 novembre 2026, la politique fait irruption dans le champ de l’art. Le ministère sud-africain des Sports, des Arts et de la Culture a annulé à la dernière minute la participation de l’artiste Gabrielle Goliath, refusant son projet « de nature très controversé et lié à un conflit international actuel qui polarise largement l’opinion publique ».
Choisie à l’unanimité par un comité indépendant le 6 décembre 2025 pour représenter le pays, l’artiste avait prévu de présenter une version actualisée de son projet Elegy, commencé en 2015. La version présentée pour le pavillon de l’Afrique du Sud devait rendre hommage à la poétesse palestinienne Hiba Abu Nada, décédée lors d’une frappe aérienne israélienne en octobre 2023.
Selon le site d’information sud-africain Daily Maverick, le ministre des Sports, des Arts et de la Culture, Gayton McKenzie, a annoncé le 2 janvier le refus de ce projet en raison de la présence d’éléments faisant référence à la mort de femmes et d’enfants à Gaza. Les pays devant soumettre leurs propositions aux organisateurs avant la date butoir du 10 janvier, cette annulation laisse la participation de l’Afrique du Sud à la Biennale dans l’incertitude.
Dans une lettre ouverte datée du 8 janvier, le comité de sélection ayant passé la commande à Gabrielle Goliath pour le pavillon a protesté contre cette décision, la qualifiant d’« abus du pouvoir exécutif et de violation grave des principes consacrés dans la Constitution sud-africaine ». « L’annulation d’un processus de sélection indépendant et transparent est profondément troublante, en particulier compte tenu de la longue histoire d’opacité et de mauvaise gestion du pavillon », ajoute-t-il. Dénonçant un acte de censure, les auteurs ont justifié leur choix de ce projet : « Cette proposition fait profondément écho à la vision curatoriale de Koyo Kouoh pour la 61e Exposition internationale, intitulée “In Minor Keys”, qui “repose sur une conviction profonde que les artistes sont les interprètes essentiels de la condition sociale et psychique et les catalyseurs de nouvelles relations et possibilités”. Elegy met l’accent sur l’intimité, l’attention et l’écoute, créant un espace de réflexion sur la perte et le souvenir. Le projet se concentre sur “les préoccupations planétaires liées à la perte et à l’indifférence”, en mettant l’accent sur “les spécificités urgentes d’une catastrophe nationale que constitue le féminicide en Afrique du Sud”, mais inclut également des expériences en Namibie et à Gaza. L’œuvre proposée reconnaît et pleure la perte tragique de vies innocentes, notamment celles de femmes et d’enfants palestiniens. L’engagement discret mais puissant d’Elegy face au deuil témoigne de l’importance accordée par Kouoh aux pratiques qui abordent les formes historiques et actuelles de violence avec sensibilité, responsabilité et profondeur émotionnelle, représentant l’Afrique du Sud avec un projet courageux et stimulant. »
Les membres du comité de sélection ont fait valoir que le soutien à la Palestine « est une affaire fondamentalement sud-africaine », citant la plainte déposée par le pays en 2023 contre Israël devant la Cour internationale de justice, l’accusant de violer la Convention sur le génocide de 1948.
« Il existe également un précédent historique important en matière de solidarité sud-africaine avec le peuple palestinien, ont-ils ajouté, comme l’ont confirmé le défunt président Nelson Mandela et de nombreux autres dirigeants et personnalités sud-africains dans le contexte plus large de la lutte pour la libération et des solidarités mondiales durables contre l’apartheid ».
Dans une déclaration publiée le 10 janvier, Gayton McKenzie a affirmé que l’artiste avait promis de vendre les œuvres du pavillon à un pays étranger, non nommé, à la fin de la Biennale et que « la plateforme sud-africaine était utilisée comme un intermédiaire par une puissance étrangère pour soutenir un message géopolitique sur les actions d’Israël à Gaza ». Le ministre a assuré que l’Afrique du Sud serait présente à l’événement cette année, sans donner de plus amples précisions.
L'artiste et sa commissaire en appellent désormais au président sud-africain en personne pour maintenir leur projet. Le parti d’opposition, L'Alliance démocratique (DA), a réagi quant à lui dans un communiqué le 11 janvier, annonçant qu’il allait « dénoncer le ministre McKenzie auprès du Protecteur public pour avoir outrepassé ses pouvoirs légaux et porté atteinte à la procédure régulière ». Selon le DA, « le secteur créatif sud-africain, comme tous les autres secteurs, repose sur l'application cohérente des règles, l'indépendance institutionnelle et une gouvernance prévisible. Les revirements arbitraires nuisent à notre réputation internationale, découragent les partenariats et mettent encore plus en péril les moyens de subsistance déjà précaires du secteur créatif. »
Ce casus belli intervient alors que la 61e Biennale de Venise s’annonce comme un moment historique pour la scène artistique sud-africaine. Première femme africaine à avoir été choisie pour orchestrer la prestigieuse manifestation, Koyo Kouoh, disparue l’année dernière, occupait les fonctions de directrice exécutive et conservatrice en chef du Zeitz MOCAA au Cap.




