Après vingt ans de tentatives et de tâtonnements quotidiens, Agnes Martin (1912-2004) entame en 1960 sa production de maturité : sur des formats carrés se déploient lignes de graphite tracées à la main et bandes monochromes peintes en demi-teintes. Associée presque immédiatement à l’art dit « minimal », l’artiste se réclame toutefois plus volontiers de l’expressionnisme abstrait. Contemporaine et amie de Franz Kline, Barnett Newman et Ad Reinhardt notamment, Agnes Martin partage surtout avec cette avant-garde new-yorkaise des années 1940 et 1950 l’enjeu central de traduire le plus spontanément possible ses états de conscience.
À l’opposé des taches et autres coulures, Agnes Martin décèle dans la grille orthogonale le véhicule le plus propice à exprimer ses sentiments et émotions les plus subtiles. Elle déclare ainsi : « Je n’avais jamais été vraiment satisfaite de ma pratique jusqu’à mon séjour à New York et le début de mon travail sur la grille, qui était totalement abstrait. Lorsque j’en ai créé une pour la première fois, il se trouve que je pensais à l’innocence des arbres. Cette grille m’est alors venue à l’esprit, et j’ai pensé qu’elle représentait l’innocence, et je le pense toujours*1. »
« PEINDRE EN TOURNANT LE DOS AU MONDE »
Ce qui importe au fond n’est pas ce qui est vu, mais ce qui est perçu mentalement, au-delà des formes apparentes. Dans une approche transcendante, voire proprement spirituelle, sous l’influence du taoïsme et du bouddhisme zen qu’elle a étudiés, Agnes Martin conçoit la création comme une recherche perpétuelle de l’abstraction pure, dénuée d’objet, de forme, d’ego et de pensée. Elle affirme « peindre en tournant le dos au monde ». D’un point de vue biographique, il est vrai que l’artiste, née dans les Prairies de l’Ouest canadien, passera le plus clair de sa vie d’adulte dans un relatif isolement au Nouveau-Mexique, dont les étendues désertiques figurent l’antithèse de l’agitation new-yorkaise qu’elle quittera définitivement en 1967.
Le monde extérieur demeure pourtant une source d’inspiration essentielle, comme en témoignent les nombreux titres d’œuvre faisant référence à des éléments naturels, ou encore le singulier Gabriel (1976), unique film achevé par l’artiste, dont la Bourse de Commerce – Pinault Collection organise une projection exceptionnelle – la première à Paris – en clôture du cycle cinéma qui accompagne l’exposition intitulée « Minimal*2 ». À propos de ce long métrage muet – seulement ponctué de passages des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach interprétées par Glenn Gould (1955) –, lequel suit un garçon à travers de vastes et sublimes paysages, Agnes Martin confie : « Je pensais que mon film allait parler de bonheur, mais quand je l’ai vu terminé, il se trouve qu’il parlait de joie – la même chose dont parle ma peinture*3. » Car, c’est bien la joie, émotion parmi les plus pures, les plus abstraites, c’est-à-dire les plus réelles, selon l’artiste, qui fait rayonner ses peintures géométriques d’une puissante lumière intérieure.
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*1 Citation extraite de Suzan Campbell, « Oral History Interview with Agnes Martin », 15 mai 1989, Archives of American Art, Smithsonian Institution, Washington D.C. (traduction de l’auteure).
*2 Jusqu’au 19 janvier 2026.
*3 Citation extraite d’« After Completing Gabriel, 1976 », dans Arne Glimcher, Agnes Martin. Paintings, Writings, Remembrances, Londres, Phaidon, 2012,
p. 88 (traduction de l’auteure).
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Agnes Martin, Gabriel (1976), projection le 16 janvier 2026, Bourse de Commerce – Pinault Collection, 2, rue de Viarmes, 75001 Paris.


