« Si je ne faisais pas Shoah, ce serait comme si tout cela n’avait jamais existé » : le réalisateur Claude Lanzmann a ainsi justifié son entreprise cinématographique témoignant de l’Holocauste. Après son film de 1973 Pourquoi Israël, le ministère de la Culture d’Israël, soutenu par Yad Vashem - Institut international pour la mémoire de la Shoah, commande à Claude Lanzmann (1925-2018) une œuvre sur la Shoah.
Basé sur une douzaine d’années de recherche, d’interviews de survivants des camps et des ghettos, de témoins et de bourreaux, Claude Lanzmann sort son immense documentaire Shoah en 1985. À l’occasion des quarante ans de ce monument de l’histoire de l’humanité, ainsi que du centenaire de la naissance de son auteur, le Musée Juif de Berlin a décidé de faire entendre, conjointement avec le Mémorial de la Shoah à Paris, les enregistrements audios dont Claude Lanzmann ne s’est pas servi pour son film de neuf heures. Le titre de l’exposition, « Shoah de Claude Lanzmann, les enregistrements inédits », est plus explicite en allemand (« Les Archives. Rendre l’Histoire audible »). Berlin a choisi la même scénographie froide, minimaliste et fonctionnelle pour les deux sites.
Le film Shoah, et plus 222 heures d’enregistrements sur cassettes audio que la Fondation Claude et Félix Lanzmann a données au Musée Juif de Berlin, sont inscrits au Registre international Mémoire du monde de l’Unesco depuis 2023. La troisième femme du réalisateur, Dominique Petithory Lanzmann, présidente de la Fondation, fait un deuxième don de 95 cassettes audio, qui ont partiellement servi pour la version filmique de l’œuvre. Les Berlinois se chargent de leur transcription, traduction (en allemand, anglais, français) et de la mise en ligne en accès libre, prévue dès 2027.
Les visiteurs s’installent devant des écrans avec des écouteurs et lisent les textes (traduits donc en trois langues). Ils suivent ainsi l’évolution du projet pharaonique de Shoah, quand Claude Lanzmann et ses deux jeunes assistantes parlant allemand, anglais, hébreux, français et polonais interrogent notamment des victimes qui ont pu échapper à l’Holocauste, des témoins et tortionnaires. Grâce aux questions posées au réalisateur et les réponses de celui-ci, nous comprenons comment il choisit le sujet principal, à savoir l’extermination systématique des juifs d’Europe par les nazis.
La bonne idée du Musée Juif de Berlin a été d’inviter les deux fabuleuses assistantes de Claude Lanzmann, qui ont entrepris les recherches, participé aux voyages et traduit les entretiens, pour décrire leur participation pendant ces années de gestation. La discussion entre l’Allemande Corinna Coulmas et l’Israélienne Irena Steinfeldt-Levy, projection vidéo d’une trentaine de minutes, est au cœur de l’exposition, expliquant les démarches, hésitations, joies ou découragements de cette équipe de trois personnes. Les deux femmes rendent un hommage au réalisateur, tout en mentionnant avec humour qu’il arrivait toujours tard, ayant d’autres activités en parallèle. Corina Coulmas, dont l’appartement parisien servait de bureau, souligne enfin que Claude Lanzmann considérait Shoah comme une véritable œuvre d’art, et pas simplement comme un film titanesque.
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« Shoah de Claude Lanzmann, les enregistrements inédits », jusqu’au 29 mars 2026, Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy l’Asnier, 75004 Paris
En parallèle : « Claude Lanzmann. Die Aufzeichnungen. Geschichte wird hörbar gemacht », jusqu’au 12 avril 2026, Musée Juif de Berlin, Lindenstraße 9-14, Berlin, Allemagne
