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Critique

Denise Bellon : photographie et liberté

Au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, à Paris, l’œuvre de la photographe française se déploie dans une rétrospective d’une ampleur inédite.

Zoé Isle de Beauchaine
6 janvier 2026
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Denise Bellon, Autoportrait, 1934, photographie argentique. © Denise Bellon/akg-images

Denise Bellon, Autoportrait, 1934, photographie argentique. © Denise Bellon/akg-images

En couverture du catalogue que lui consacrent les éditions delpire & co, le cliché d’une femme flottant dans le ciel, bras ouverts, comme saisie par un sentiment grisant de liberté, incarne tout l’esprit de Denise Bellon. Divorcée, indépendante, éprise de voyages, la photographe française s’est lancée dans la vie avec une intensité rare. Née en 1902 et disparue en 1999, elle a traversé le XXe siècle munie de son Rolleiflex, épousant les évolutions photographiques de son temps. Alors que son ayant droit, l’historien du cinéma Éric Leroy, a légué au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (mahJ) une partie de ses archives, l’institution retrace la richesse de ce parcours à travers près de 300 images et documents. Cette exposition-fleuve ne représente pourtant qu’un maigre échantillon parmi les 22 000 négatifs conservés, témoins d’une œuvre d’une remarquable fécondité.

L'émulation des années 1930

Proche des milieux artistiques parisiens depuis sa jeunesse, Denise Bellon fait ses armes photographiques au début des années 1930, dans le studio de René Zuber, où elle côtoie Pierre Boucher, Émeric Feher et Pierre Verger. Répondant aux besoins croissants d’une presse illustrée en plein essor, ces derniers fonderont rapidement la première coopérative de photographes, Alliance photo, laquelle permet aux auteurs de diffuser leur travail tout en conservant leur indépendance. Très liée, l’équipe du Studio Zuber est un bel exemple de communauté et d’amitié créative. Vie intime et professionnelle ne font qu’un, et il n’est pas rare d’apercevoir un des membres sur les clichés de l’autre, notamment lors d’une virée en bord de Marne dont les instantanés finiront dans la presse illustrée de l’époque.

Leurs images font le portrait d’une France portée par la modernité, le développement des loisirs de plein air et l’émancipation d’un corps tout aussi moderne. Visuellement, elles s’inscrivent dans la lignée directe de la Nouvelle Vision, mouvement apparu dans les années 1920 révolutionnant les codes du médium par des expérimentations formelles autour des points de vue, des cadrages, des jeux graphiques ou de contraste. Ils trouvent des muses dans l’architecture métallique de la tour Eiffel ou du pont transbordeur de Marseille, qui n’échappe pas à l’objectif de Denise Bellon.

Cette dernière est tout autant marquée par l’esthétique surréaliste et laisse son œil s’attarder sur des détails étranges, ambigus : les fissures étoilées d’une vitre, un entrelacs de branches ou la silhouette insolite de sa fille dissimulée dans un bidon. Sa proximité avec le mouvement d’André Breton a permis de conserver une rare – voire la seule – documentation des expositions des surréalistes entre 1938 et 1965. Ce corpus révèle quelques-unes des œuvres et installations majeures du groupe ainsi que des portraits de ses membres.

Les années 1930 sont aussi pour Denise Bellon une période de mouvement. La photographe s’essaie au reportage lors de différents voyages. Dans les Balkans, elle s’intéresse aux scènes de la vie quotidienne tout en développant un talent de portraitiste. Au Maroc, elle observe autant la modernisation éclair que le sort des laissés-pour-compte. Elle visite ensuite les pays baltes puis l’Afrique-Occidentale française, où elle documente la conscription de volontaires africains dans les forces françaises. Au fil de ses voyages, la photographe se forge un regard humaniste. Revenue en France, elle explore « la Zone », ancien territoire défensif qu’Eugène Atget avait immortalisé en 1913 dans l’album Les Zoniers, suscitant un intérêt pour ce vaste bidonville aux portes de Paris. Denise Bellon y réalise pour sa part de nombreux portraits d’enfants et rencontre les communautés gitanes.

Denise Bellon, Parachutiste à l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne, Paris, 1937, photographie argentique. © Denise Bellon/akg-images

Témoignage et curiosité

La guerre met brutalement fin à l’élan d’Alliance photo. L’arrivée des nazis provoque le repli des membres du groupe vers Lyon, tandis que leurs tirages sont saisis par la Gestapo. Denise Bellon fuit, elle aussi, sauvant ses négatifs. Née Hulmann, elle parvient à dissimuler sa judéité et à rester en France pendant les sombres années de l’Occupation. Elle produit quelques reportages pour la presse, pendant que son époux Armand Labin – journaliste auquel Jacques Bellon, premier mari de la photographe, a donné ses papiers pour qu’il échappe à la déportation – entre dans la Résistance en 1942.

À la Libération, elle partage son temps entre Montpellier, où son mari fonde le quotidien Midi libre, et Paris, où elle retrouve l’intelligentsia dont elle réalise de nombreux portraits : Simone de Beauvoir, Jacques Prévert, Jean Giono, Marcel Duchamp, Serge Reggiani... Lors d’un séjour dans le Sud, elle visite la maison des Éclaireurs israélites de Moissac (Tarn-et-Garonne), qui fut un refuge pour les enfants juifs pendant la guerre. Elle y saisit la résilience des orphelins de la Shoah. La photographe reprend par ailleurs ses voyages et se rend à Djerba où elle effectue l’un de ses plus beaux reportages, sur la vie de la communauté juive de cette île tunisienne. Son regard épouse pleinement la vague humaniste qui atteint son apogée dans l’après-guerre.

À la mort de son conjoint en 1956, Denise Bellon retourne vivre à Paris. Elle documente les grands événements de la capitale, de Mai-68 à la construction de la tour Montparnasse, s’essayant parfois aux nouvelles techniques. Elle se fait photographe de plateau pour les productions de sa fille, la réalisatrice Yannick Bellon. En 2001, celle-ci lui consacre un film, réunissant les clichés de sa mère dans un essai visuel rythmé par un texte de Chris Marker, son coréalisateur. Réflexion sur la mémoire et l’histoire, Le Souvenir d’un avenir inscrit ces images dans le récit collectif et rend hommage à l’immense curiosité de Denise Bellon. La photographe aura traversé le xxe siècle avec un œil attentif ainsi qu’une certaine discrétion, qui a peut-être contribué à son effacement. Grâce à l’engagement d’Éric Leroy, auquel Yannick Bellon a confié la succession de sa mère à son décès, la reconnaissance est en marche.

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« Denise Bellon. Un regard vagabond », du 9 octobre 2025 au 8 mars 2026, musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris.

ExpositionsMusée d'art et d'histoire du judaïsme (MAHJ)Denise BellonPhotographie
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