Critique
Expositions

Les énigmes de Giuseppe Gabellone

La première exposition personnelle de l’artiste italien chez Art : Concept, à Paris, reflète son goût pour l’expérimentation des matériaux et son souci de la mise en espace, explorés avec constance depuis les années 1990.

Modelée en étain, une petite sculpture qui représente une chaussure éventrée (Ex Scarpa, 2018) est posée directement sur le sol. Doter la galerie d’une atmosphère domestique en faisant mine de s’être déchaussé à l’entrée, voilà l’astuce trouvée par Giuseppe Gabellone pour s’approprier les lieux avec humour. Mais la forme disloquée du soulier qui, en s’ouvrant, tend vers l’abstraction, et la matière dense et froide qui le compose provoquent un sentiment ambigu, non dénué de mystère. L’ambition de l’artiste ? Suggérer une réflexion sur le passage du temps, mettre à dis-tance le spectateur et jouer avec les faux-semblants, diverses propositions qui, ainsi condensées dans cet énigmatique objet de métal argenté, constituent le cœur de son travail depuis vingt-cinq ans.

Giuseppe Gabellone, Untitled, 2017, cyprès, corde en chanvre, acier galvanisé. Courtesy de l’artiste. © Daniela Molajoli

Un guide

Né en 1973, Giuseppe Gabellone fait, à l’Accademia di belle arti, à Bologne, une rencontre déterminante, celle d’Alberto Garutti, enseignant charismatique qui sensibilise avec pédagogie et talent ses étudiants à la création la plus récente. Dans un monde académique italien alors peu perméable à l’art contemporain, celui-ci fait figure de guide. Plus encore, sa propre pratique, fondée sur le dialogue entre les arts plastiques et l’espace public, marque durablement l’esprit de Gabellone, pour qui les rapports entre l’œuvre, l’architecture environnante et le site où elle est montrée s’avèrent primordiaux. Le jeune homme, accompagné d’un certain nombre de ses camarades, suivra Garutti après sa mutation à l’Accademia di belle arti di Brera, à Milan; généreusement accueillis dans la grande maison du maître, ils se réuniront dès lors en une bande informelle connue sous le nom d’« il gruppo di via Fiuggi » («le groupe de la rue Fiuggi»).

l’ambition de l’artiste ? Suggérer une réflexion sur le passage du temps, mettre à distance le spectateur et jouer avec les faux-semblants…

L’art et le temps

À en croire Gabellone, les orientations de son travail et les jalons importants de son parcours, à l’exemple de son premier solo show au Studio Guenzani, à Milan, dès 1996, de ses participations précoces à la Biennale de Venise en 1997 et en 2003, de son installation à Paris au milieu des années 2000 ou de sa collaboration avec la galerie Perrotin, se sont imposés à lui, en toute simplicité. Ainsi, l’adoption de la sculpture comme principal champ de recherche s’est faite « naturellement ». Quant à la thématique du temps, omniprésente, elle est apparue petit à petit : « Je ne l’ai pas choisie, mais elle est et elle me plaît », explique-t-il dans un sourire. Cette thématique se manifeste dans les motifs eux-mêmes : souvenons-nous de la chaussure usée, dans la sélection qu’il fait des matériaux, certains éphémères – tabac, branches de cyprès (Untitled, 2017), verre, etc. –, d’autres plus durables – argile, poudre d’aluminium, acier galvanisé ou encore tissu (Grande viola, 2012) –, mais aussi dans l’exécution, lente, de ses pièces.

Images mentales

Parfois, Gabellone recourt à la photographie et immortalise certaines de ses sculptures, qu’il détruira ensuite (Periodo, 1997; Untitled, 2007). Il s’intéresse également au bas-relief (I Giapponesi, 2003; Irò, irò, irò, 2012). Ces médiums constituent des compromis fructueux entre les productions en volume et la représentation en deux dimensions. Par ailleurs, l’usage de la photo lui permet d’être au plus près de l’image mentale surgie de son esprit et de ménager la prise de recul nécessaire à la contemplation des énigmes que, souvent, elle contient.

Chez Art : Concept, Gabellone expose un petit nombre d’œuvres, moins d’une dizaine, toutes iné-dites, parmi lesquelles deux de ces Ex Scarpa (2018) et quelques bas-reliefs, transparents comme des fenêtres, réalisés en résine polyester, fibre de verre et cadre en aluminium (Falsa finestra, 2019). Cette parcimonie est le reflet de son processus créatif, qui se déploie très progressivement, pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Elle fait écho à l’approche raisonnée, comme on le dirait de l’agriculture, de la galerie, voulue par son directeur Olivier Antoine, à l’heure de l’industrialisation croissante du marché de l’art et de son devenir toujours plus spectaculaire. Réside probablement là une partie de l’héritage de l’arte povera, perceptible dans le travail de Gabellone depuis ses débuts.

«Giuseppe Gabellone», 12 octobre-23 novembre 2019, Art : Concept, 4, passage Sainte-Avoye, 75003 Paris.