Critique
Expositions

Les Beaux-arts de Paris exposent le don familial d'œuvres de Wolinski

Quarante et une œuvres du dessinateur, datant de ses débuts aux années 2010, qui sont venues enrichir l’exceptionnelle collection de dessins de l’école, sont présentés au Cabinet Jean Bonna.

Georges Wolinski, Allons enfants, 1965, plume et lavis d’encre de Chine, graphite, crayon noir, feutre noir. © Beaux-Arts de Paris

Georges Wolinski revient aux Beaux-arts de Paris. L’ancien étudiant en architecture, qui passa une année dans l’établissement, après y être entré en 1955, y bénéficie aujourd’hui d’une exposition personnelle au Cabinet de dessins Jean Bonna. Après sa disparition tragique lors des attentats de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, sa veuve Maryse Wolinski et ses trois filles ont souhaité faire un don d’œuvres du dessinateur à l’école, notamment pour permettre aux étudiants d’avoir accès à des originaux de l’auteur. En 2020, Jean de Loisy, directeur des Beaux-arts de Paris, et son équipe avaient été invités par Maryse et Natacha Wolinski [notre collaboratrice] à venir choisir des feuilles parmi un ensemble qu’elles avaient décidé de mettre à disposition. Il en résulte un don de quarante et une œuvres qui témoignent de l’ensemble de la carrière du dessinateur et de ses différents styles.

LES COMMISSAIRES ONT MENÉ UN LONG TRAVAIL DE RECHERCHE POUR RETROUVER LES NUMÉROS DES JOURNAUX DANS LESQUELS ONT ÉTÉ PUBLIÉS CES DESSINS

L’exposition, qui a bénéficié du commissariat d’Emmanuelle de Brugerolles et d’Anne-Cécile Moheng, débute par « Allons enfants… », un grand dessin à la plume et au lavis d’encre de Chine publié en 1965 dans Hara-Kiri. S’inspirant du Départ des volontaires de François Rude, un bas-relief réalisé pour l’Arc de triomphe à Paris, la composition met en scène une révolte urbaine aux accents grotesques, représentée avec force détails et saturation de l’espace. Les dessins suivants, qui datent des années 1967-1969, montrent un changement radical de style. Sur les conseils de Cavanna, Georges Wolinski a simplifié son trait, presque à outrance, pour ne conserver que l’essentiel, comme dans « Répète le si t’es une fleur », un homme se faisant traiter de « Pauvre con » par une fleur jaune. Les commissaires ont mené un long travail de recherche pour retrouver les numéros des journaux dans lesquels ont finalement été publiés ces dessins. Après les avoir identifiés, certains exemplaires ont été acquis sur eBay pour venir intégrer la collection de l’école. Dans l’exposition, des dessins originaux sont ainsi associés à leurs versions imprimées, qui s’avèrent de fait pratiquement identiques.

Georges Wolinski, Le droit de ne pas être un exemple pour ses enfants, 2000, feutres noir et de couleur, graphite, correcteur blanc. © Beaux-Arts de Paris

Un important ensemble est représentatif de la série « Le droit de… », quatorze feuilles datant de 2002 qui traitent des rapports hommes/ femmes, de la sexualité, dans des saynètes pleines d’humour et avec une liberté de ton qui ne serait peut-être plus possible aujourd’hui – elles avaient déjà valu à l’époque à leur auteur d’être traité de « phallocrate, de machiste et de misogyne ».

DES SAYNÈTES AVAIENT VALU À LEUR AUTEUR D’ÊTRE TRAITÉ DE « PHALLOCRATE, DE MACHISTE ETDEMISOGYNE »

La collection de l’École des Beaux-arts s’enrichit également de toute une série de compositions de Wolinski foncièrement critiques à l’égard de l’art contemporain. À partir de la fin des années 2000, celui qui a affirmé dans un dessin pour Charlie Hebdo que « les dessinateurs sont beaux, intelligents, pleins d’humour, parfois trop » et que « les grands artistes de l’époque ce sont eux, les palais de la culture le comprendront un jour », n’a pas de mots assez durs pour qualifier le « Monumenta » de Christian Boltanski au Grand Palais. Ce dernier n’est pas le seul à en prendre pour son grade. « La presse est remplie d’articles sur Jeff Koons. Pas un seul journaliste n’ose dire que c’est de la merde. Jeff adore Manet, Courbet, mais il sculpte d’énormes chenilles gonflables. Ça plaît à ce crétin de Pinault », écrit-il dans le Charlie Hebdo du 3 septembre 2008. Et de récidiver vers 2013 dans un dessin lui aussi accompagné d’un long texte : « 58,4 millions de dollars pour ça [le Balloon Dog de Jeff Koons, ndlr]! / Les riches avaient plus de goût à l’époque de Michel-Ange ».

Georges Wolinski, Art contemporain, vers 2013, feutres noirs et de couleur, graphite, correcteur blanc. © Beaux-Arts de Paris

Justement, grâce au don de sa famille, quarante et une œuvres de Wolinski rejoignent une formidable collection riche en dessins « de l’époque de Michel-Ange » et apportent une tonalité inédite dans cet ensemble, celle d’un poète au regard affûté sur son temps.

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Dessins de Georges Wolinski, jusqu’au 3 octobre 2021, Cabinet de dessins Jean Bonna, 14 rue Bonaparte, 75006 Paris.