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Les Ateliers Sauvages, un laboratoire pour l'art contemporain

Au cœur d’Alger, dans un immeuble rénové de l’époque coloniale, Les Ateliers Sauvages, fondés et dirigés par Wassyla Tamzali, sont devenus un lieu incontournable de la jeune scène artistique.

Il y a fort à parier que nous découvrirons ultérieurement que de nombreuses initiatives privées auront été annonciatrices de la révolution politique qui se joue actuellement en Algérie. La fondation en 2016 des Ateliers Sauvages, espace de création et résidence d’artistes, constitue déjà un des jalons de cette histoire en devenir. Le projet a été porté par une personnalité hors du commun: avocate de formation, Wassyla Tamzali a travaillé durant une vingtaine d’années au siège de l’Unesco, à l’élaboration de différents programmes relatifs notamment aux violences faites aux femmes. «Je suis une femme politique, explique-t-elle, qui a une passion pour l’évolution des sociétés. Je cherche la liberté, la démocratie.» «Dans mon dialogue avec les artistes, dans cette aide à la création, ajoute-t-elle, j’ai trouvé une manière de reconstruire mon discours poli-tique.» Depuis qu’elle est retournée, en 2001, dans son pays natal, elle se passionne pour l’art contemporain et une nouvelle génération d’artistes nés pendant les années de plomb. «Les Ateliers Sauvages, précise-t-elle, sont nés d’une démarche privée et d’un mécénat. C’est un espace mis gratuitement à disposition des artistes. Ils y interrogent la société et portent avec eux toute la contemporanéité de l’Algérie

Vue de l’espace central des Ateliers Sauvages : atelier, expositions et rencontres, 2016. © D.R.

Le génie des lieux

Wassyla Tamzali est persuadée qu’il existe «un esprit des lieux». C’est en effet la découverte de cet espace hors norme qui a été le catalyseur du projet. D’une superficie de 500 m2, en plein centre d’Alger, le bâtiment raconte, à lui seul, toute une histoire de l’Algérie. Elle a fait appel à une architecte-designer, Feriel Gasmi Issiakhem, pour restructurer l’ensemble. Mais en découvrant la charpente métallique du bâtiment, elle a décidé de stopper les travaux. Les débris de plâtre et les décombres lui évoquent une «esthétique de la guerre» qui lui rappelle Alep et, sans doute, la «décennie noire» algérienne. L’idée lui vient alors d’organiser «Les Chantiers de l’Art», une exposition temporaire à l’issue de laquelle les œuvres seront détruites. Cinq artistes sont conviés en résidence, comme un dernier baroud d’honneur. Aux côtés de Fella Tamzali Tahari, Adel Bentounsi, Maya Benchikh El Fegoun et Mehdi Bardi Djelil, l’artiste visuel Mounir Gouri, lauréat 2019 du prix des amis de la Société des amis de l’IMA (Institut du monde arabe), se souvient avec émotion de son arrivée dans les lieux : «Je me suis retrouvé dans un espace immense dans lequel j’étais littéralement perdu. J’ai donc voulu travailler sur cette perte.» Il en naît une œuvre, Résistance, composée notamment de briques : «Il fallait résister à cet effondrement», écrivait alors, prophétique, l’artiste. Paradoxalement, ces «Chantiers de l’Art » relancent le projet : «Tout acte créateur détruit quelque chose», affirme Wassyla Tamzali, en se référant aussi à la leçon inaugurale d’Anselm Kiefer au Collège de France, dans laquelle celui-ci sou-tenait que «l’art [survivrait] à ses ruines». «L’acte créateur, renchérit-elle, relève presque d’un combat contre la mort.»

Vue de l’installation Moukawama (Résistance) de Mounir Gouri, dans le cadre des Chantiers de l’art, décembre 2015. © D.R.

Un espace ouvert à l'expérimentation

Le volume amovible conçu par Feriel Gasmi Issiakhem favorise les expérimentations les plus diverses. Depuis leur création, Les Ateliers Sauvages proposent, outre des visites, des conférences, des projections, des concerts et des spectacles de danse. Mais il s’agit surtout d’une véritable plateforme d’échanges amenée à se développer. Naïm Boukir, le premier artiste qui y fut en résidence, vante ainsi «un lieu de vie atypique», et Xavier Boissarie, protagoniste du Festival d’art sonore et de musique expérimentale Phonetics, évoque «un lieu très connecté à la ville, se ressentent des tas de vibrations». La première édition de ce festival, en novembre 2018, aura d’ailleurs facilité l’ouverture de l’espace sur le monde extérieur. Mené en partenariat avec l’Institut français d’Alger, ce projet a été l’occasion d’occuper des lieux habituellement délaissés, à l’image de la casbah où s’est déroulé un concert de musique électro-acoustique. Avec une pro-position performative et collaborative intitulée Pop up Club, menée de concert avec NSDOS, artiste pluridisciplinaire mêlant danse et installations multimédias, Xavier Boissarie a fait danser une dizaine de participants équipés d’oreillettes et de mobiles leur permettant de remixer différentes plages sonores devant les yeux ébahis d’une jeunesse avide, selon lui, de «jouir de l’instant présent». Pour autant, en dépit de l’énergie communicative que parvient à insuffler leur fondatrice aux Ateliers Sauvages, elle peine à ouvrir son espace d’art à un public plus large : «Je n’arrive pas encore à intéresser tous les publics à l’art contemporain. Les institutions aussi doivent s’atteler à ce travail d’éducation, d’aide et de diffusion de l’art.» Une révolution artistique est en marche !