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Alexandra McIntosh : « Vassivière peut être un laboratoire du changement »

Alors qu’elle prend la direction du Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière, l’historienne d’art canadienne revient sur ses projets et son parcours.

Alexandra McIntosh. © Alexander Ferko

Quel bilan tirez-vous de votre expérience à Fogo Island Arts, où vous étiez en poste depuis 2015 ?

Tout au long de ma carrière, j’ai recherché des engagements professionnels en relation avec leur contexte, ayant à chaque fois pour ambition de développer des liens avec le territoire. Or, c’est sur l’île de Fogo que j’ai vraiment pu concrétiser cet ancrage profond dans le tissu local et le paysage insulaire. Quand son économie principale, la pêche, a disparu, au xxe siècle, l’île a perdu ses liens avec le continent. Il a fallu créer de nouvelles relations. Fogo Island Arts, fondé il y a un peu plus d’une décennie, fait partie d’une série d’initiatives lancées par Shorefast (un organisme de bienfaisance), visant à trouver une nouvelle pertinence, à la fois économique et culturelle. L’objectif était de développer des liens locaux, mais aussi avec l’extérieur. Les résidences d’artistes internationaux y ont beaucoup contribué. Nous avons instauré des échanges avec les habitants, dont les préoccupations étaient assez éloignées de l’art contemporain. En retour, les artistes rentraient chez eux avec un désir de tisser des liens de proximité, en s’intéressant à des questions plus larges. Cette expérience, très formatrice, a ouvert des perspectives.

De quelle manière envisagez-vous de mettre à profit cette expérience dans un autre contexte, à la tête du Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière ?

Je prends d’abord en compte la spécificité du lieu. L’île se situe au milieu d’une nature exceptionnelle, et le Centre international d’art et du paysage intéresse des personnes d’horizons très divers, qu’elles soient ou non férues d’art. C’est un endroit formidable pour offrir aux artistes une immersion dans la région. Les possibilités d’échanges en France et avec d’autres pays à travers des partenariats, de même que la volonté de développer des liens à l’échelle locale sont les points d’ancrage de mon projet. Le fait d’habiter Fogo pendant six ans a été crucial pour comprendre le contexte, créer des attaches, développer le projet, tout en travaillant sur la programmation avec des collaborateurs internationaux – notamment Nicolaus Schafhausen, directeur stratégique de Fogo Island Arts basé à Berlin, de qui j’ai beaucoup appris. Je vais m’installer à Vassivière. Les contextes ruraux sont souvent perçus à la périphérie des réseaux artistiques. Venant moi-même de l’extérieur, j’ai l’ambition de renforcer les liens entre ce qui n’est pas considéré comme le centre et ce qui l’est – si tant est que l’on puisse encore parler ainsi. Le monde de l’art contemporain est très connecté, et nous sommes tous touchés par les mêmes enjeux économiques, politiques, environnementaux… Ce que j’ai expérimenté à Fogo, et que je tenterai d’apporter à Vassivière, c’est développer un travail local, en étant conscient des enjeux globaux. Vu de Paris, Vassivière semble perdu au fin fond du Limousin, mais pour moi, c’est au centre de l’Europe !

Votre projet, intitulé « Situer le paysage », propose « une exploration des relations entre l’humain et l’environnement, et s’articule au travers d’une recherche innovante tant artistique que scientifique ». Comment cette déclaration d’intention se concrétisera-t-elle ?

L’idée est en effet d’explorer les liens entre l’humain et le paysage, au sens large du terme – territorial, culturel, social. Vassivière est un lieu spécifique, avec tous les atours d’une nature préservée, alors qu’il s’agit d’un lac artificiel. Les sapins qui y ont été plantés sont d’origine nord-américaine, ce qui donne au site un petit air du Canada… Je veux également réserver une place importante à l’expérimentation. Réunir diverses pratiques artistiques et scientifiques permettra de développer des échanges de perspectives sur des questions comme la crise climatique, les paysages exploités pour les ressources naturelles, l’érosion de la biodiversité, la sécurité alimentaire et de façon générale, la capacité de l’art et de l’architecture à amorcer le changement social… Par exemple, je souhaite créer avec des artistes, des ethnobotanistes, des chercheurs un jardin partagé privilégiant les espèces endémiques, en y impliquant les habitants des communes environnantes. Le paysagiste Gilles Clément, qui n’habite pas loin, avait réalisé un projet au Centre canadien d’architecture [Montréal] lorsque j’y travaillais. Sa philosophie et sa pratique sont très inspirantes. Je serais ravie de collaborer avec lui.

Quels seront les grands axes de votre programmation ?

La programmation de cette année étant faite, j’ai du temps pour réfléchir à la suite, approfondir ma connaissance du site et de la région, et travailler avec l’équipe du centre d’art. C’est un work in progress. Les expositions questionneront les enjeux du paysage, les relations sociales et culturelles locales. Le Bois de sculptures est en outre un lieu privilégié de création dans l’environnement. Je souhaite inviter des artistes qui nourrissent une relation très sensible au contexte, ou qui posent des questions pertinentes face aux enjeux critiques actuels. J’ai plusieurs noms en tête, à la fois des artistes français et internationaux, mais il faut réfléchir au profil idéal par rapport au site et à l’historique du centre d’art. Bien sûr, je serais ravie de collaborer avec Abbas Akhavan, Monika Sosnowska, Mohamed Bourouissa… Il s’agit de développer des relations sur le long terme, y compris avec des artistes de la région. Je pense aussi à des partenariats avec des centres d’art expérimentaux, plus confidentiels, comme Treignac Projet.

Les résidences d’artistes existent de longue date. Allez-vous les faire évoluer ?

Les résidences sont un outil central, qui permet aux artistes de vivre en immersion dans le paysage et d’échanger avec les habitants des environs. Les artistes ont besoin de temps pour faire émerger et approfondir de nouvelles idées, ils partagent des préoccupations avec d’autres formes de création. J’aimerais accueillir des créateurs émergents, en partenariat avec des écoles d’art, ainsi que des critiques, en encourageant la production éditoriale. Enfin, je pense à des collaborations avec un large éventail de structures et praticiens, par exemple des organismes d’art contemporain et d’architecture situés en milieu rural : Grizedale Arts en Angleterre, Walk & Talk aux Açores, Cove Park en Écosse m’inspirent… et, bien sûr, Fogo Island Arts ! L’union fait la force, c’est une bonne façon de repousser les frontières, je veux créer des ponts qui relient l’île de Vassivière au reste du monde.

La question écologique, au cœur de l’actualité, infuse le travail de nombreux artistes, même si de telles préoccupations habitaient déjà les pionniers du land art, Joseph Beuys, Gustav Metzger… Comment renouveler le regard à l’ère anthropocène ?

Le lien entre art et écologie existe depuis longtemps. Ce qui a changé, ce sont notre approche de la crise climatique et notre implication dans ces enjeux. La crise sanitaire du Covid-19 a mis au jour notre relation très destructrice à la nature et aux animaux, à l’origine de cette pandémie. Un lieu comme Vassivière peut se faire l’écho de la transition écologique indispensable face à l’urgence climatique et environnementale, et être un laboratoire du changement.

Biographie :

Originaire de Montréal, Alexandra McIntosh est diplômée en histoire de l’art et arts plastiques de l’université Concordia et en histoire et théorie de l’architecture de la McGill University. Membre du collectif d’artistes Centre de recherche urbaine de Montréal (Crum), conservatrice à la Illingworth Kerr Gallery, à Calgary, puis gestionnaire de programme du département arts visuels au Banff Centre for Arts and Creativity, elle a rejoint en 2015 Fogo Island Arts (FIA), organisme international dédié à l’art contemporain sur l’île de Fogo, à Terre-Neuve, au Canada (lire The Art Newspaper Édition française de juillet-août 2020), dont elle a été nommée directrice/conservatrice en 2020. Au FIA, elle compte à son actif une série de films mettant en relation nature et société, un projet de résidence d’écriture et des commandes d’œuvres et expositions auprès d’artistes tels qu’Abbas Akhavan, Wilfrid Almendra, Marlene Creates, Shezad Dawood, Ieva Epnere, Edgar Leciejewski, Jumana Manna, Isa Melsheimer ou Augustas Serapinas.