© Neville Rowley

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Neville Rowley à la recherche des Donatello perdus

Le conservateur français du Bode-Museum et de la Gemäldegalerie, à Berlin, mène une politique scientifique autour de projets impensables il y a dix ans.

Ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome, Neville Rowley a fait ses classes auprès de Michel Laclotte, qui ne tarit pas d’éloges sur ce spécialiste de la Pittura di luce – de Fra Angelico à Piero della Francesca, un courant redécouvert par Giorgio Morandi –, mais aussi, depuis quelques années, de la sculpture florentine du XVe siècle. Après son passage au Metropolitan Museum of Art, à New York, le Français s’est en effet vu confier la rédaction du catalogue des œuvres de Donatello et de son école dans les collections des musées berlinois. Puis, en 2016, il a été nommé conservateur des peintures et sculptures italiennes d’avant 1500 au Skulpturensammlung du Bode-Museum et à la Gemäldegalerie.

« The Lost Museum »

L’exposition « The Lost Museum, The Berlin Painting and Sculpture Collections 70 Years after WWII » (Bode-Museum, mars-septembre 2015) était une première. Si le Bode-Museum conservait avant la guerre l’un des plus importants fonds d’œuvres de Donatello – c’est encore le cas aujourd’hui –, une partie des collections du musée berlinois mises en sécurité dans des dépôts à l’approche de l’Armée rouge a disparu lors d’un incendie. En préparant l’exposition, Neville Rowley a donné deux conférences, à Londres et à Berlin, qu’il concluait en évoquant le sort inconnu de deux sculptures de Donatello : « La recherche des Donatello perdus n’est pas achevée : il est probable que le Saint Jean-Baptiste se trouve aujourd’hui en Russie, stocké en secret depuis près de soixante-dix ans dans la cave de quelque musée. Il est du ressort des musées russes de déterminer l’existence éventuelle d’œuvres berlinoises qui n’auraient pas été restituées par les Soviétiques dans les années 1950, et dont l’appartenance légale doit être décidée au niveau gouvernemental. Que peut faire le Bode-Museum dans l’attente d’une possible émergence ? Rien d’autre que de cultiver la mémoire de ces objets, d’en montrer des photographies ou des moulages, de continuer à les étudier pour préserver leur place dans l’histoire de l’art. Il n’est pas question ici de revendiquer la possession d’œuvres dont on ne sait plus à qui elles appartiennent, ni même si elles existent encore (et, le cas échéant, dans quel état), mais de se souvenir des décennies qu’elles ont passées sur les bords de la Spree, au Kaiser-Friedrich-Museum, en compagnie des sculptures que l’on peut toujours voir au Bode-Museum et des peintures qui sont maintenant au Kulturforum. »

Par un heureux concours de circonstances, la nomination de Marina Lochak à la tête du musée Pouchkine, à Moscou, a permis d’y voir plus clair. L’un des premiers partis pris de la nouvelle directrice fut en effet d’intégrer dans le par- cours muséal les œuvres rapportées d’Allemagne après la guerre, tout en indiquant systématiquement leur provenance sur les cartels. Bien décidée à ne surtout pas priver les chercheurs de ces œuvres, elle a accueilli à bras ouverts le Suisse Julien Chapuis, directeur du Bode-Museum, et le Français Neville Rowley. Trois mois après le début de l’exposition à Berlin, ceux-ci ont découvert dans les réserves du musée Pouchkine les œuvres disparues depuis soixante-dix ans. Le Bode-Museum et le musée Pouchkine ont dès lors décidé de travailler main dans la main, tout en annonçant à la communauté scientifique ces découvertes lors d’une conférence donnée à Berlin, publiées le jour même sur le site Internet du musée russe.

Du catalogue Donatello aux catalogues Verrocchio et Bertoldo

Dans la foulée, Neville Rowley a commencé à publier, sur le site Internet du Bode-Museum et sur Academia.edu, une fiche après l’autre de ce qui est en train de devenir le catalogue raisonné de l’œuvre de Donatello. La publication de référence était jusqu’alors un ouvrage de 1957, dans lequel Horst Woldemar Janson avait pris le parti d’exclure les sculptures en terre cuite et en stuc, une méprise pour les spécialistes d’aujourd’hui. Laura Cavazzini, Francesco Caglioti, Aldo Galli et Neville Rowley refusent de faire l’impasse sur cette partie essentielle de son œuvre. Les quatre chercheurs ont publié en 2018 un premier essai, Reconsidering the Young Donatello, dans lequel ils proposent une chronologie de ses œuvres entre 1406 et 1417, et ils poursuivent cette entreprise colossale – Janson n’avait retenu qu’une quarantaine de sculptures, alors que le corpus serait quatre fois plus important. Outre Donatello, la collaboration entre le Bode-Museum et le musée Pouchkine a permis la publication de près de deux cents œuvres d’autres artistes sur le site Internet du musée Pouchkine, une démarche qui résout bon nombre d’énigmes. Dans le catalogue de l’exposition « Bertoldo di Giovanni : The Renaissance of Sculpture in Medici Florence » (New York, The Frick Collection, septembre 2019-janvier 2020), un Saint Jérôme ayant subi le même sort que les Donatello perdus a été publié par Neville Rowley comme attribué à Bertoldo, tandis qu’une Suppliante fait son entrée au catalogue du sculpteur.

Ces réapparitions ou ces ajouts aux corpus d’artistes que l’on pensait bien connaître ne vont pas toujours de soi. Comme l’explique Neville Rowley, le seul auteur à avoir écrit dans les deux catalogues de l’exposition « Verrocchio, Master of Leonardo » (Palazzo Strozzi, à Florence, et à la National Gallery of Art de Washington, mars 2019-janvier 2020), l’attribution à Léonard par Francesco Caglioti de la Vierge à l’Enfant, une terre cuite de 48 cm de haut acquise à Paris en 1858 par le Victoria and Albert Museum, peut avoir quelque chose de déroutant. Si de nombreux spécialistes, dont Carmen Bambach, se sont montrés convaincus lors de la journée d’études au Palazzo Strozzi, le catalogue de l’exposition « Léonard de Vinci », au musée du Louvre, ignore ainsi cette proposition.

À la recherche du temps perdu

S’il a plusieurs cordes à son arc – il dirige la collection « Des vies » chez Fayard avec Colin Lemoine – et publie abondamment sur la peinture, notamment en assurant en 2018 le co-commissariat de « Mantegna & Bellini » (National Gallery, Londres, et Gemäldegalerie, Berlin) et celui de « Capolavori a confronto. Bellini/ Mantegna. Presentazione di Gesù al Tempio » (Fondazione Querini Stampalia, Venise), Neville Rowley s’est aussi attaché à reconstituer le cabinet de James Simon. Ce donateur juif des musées de Berlin avait explicitement demandé que sa collection ne soit pas dispersée pendant un siècle, mais la politique en a voulu autrement : « Depuis que j’ai été nommé conservateur des peintures et des sculptures de la première Renaissance italienne à la Gemäldegalerie et au Bode-Museum, il y a trois ans, j’ai toujours eu l’ambition de reconstituer le cabinet de James Simon – celui légué en 1904, avec la Vierge de Mantegna, dont la mélancolie me touche particulièrement, car elle me fait penser au destin des Juifs d’Europe au cours du XXe siècle. L’inauguration d’une nouvelle entrée de l’Île aux musées, dédiée à James Simon, a précipité les choses : depuis le 10 juillet 2019, le cabinet Simon est de nouveau visible au Bode-Museum. De 1904 à 1939, il aura été exposé trente-cinq ans ; il en manque encore soixante-cinq pour respecter les conditions initiales de la donation. »

Non sans poésie – il n’est pas le fils de l’historien de la gastronomie Anthony Rowley pour rien –, Neville Rowley a expliqué, lors des deux conférences qui ont précipité la redécouverte des Donatello russes, son attrait pour les œuvres perdues ou cachées : « Voici un siècle que la recherche la plus célèbre de la littérature mondiale est celle du temps perdu. Dans la quête de Marcel Proust, les arts visuels jouent un rôle clé, en particulier les peintures des maîtres anciens. C’est face à une reproduction d’un détail d’une fresque peinte par Sandro Botticelli dans la chapelle Sixtine que Charles Swann tombe amoureux de la demi-mondaine Odette de Crécy, dont il installe une photographie sur son bureau, à côté du visage de Botticelli. [...] À la recherche du temps perdu est le roman du regret de ce qui a disparu : l’enfance, l’adolescence – ce “temps perdu” que seul l’art a le pouvoir de ramener à la vie. En lisant Proust, on peut donc se poser une question qui manque étonnamment dans le roman : qui peut ramener à la vie les œuvres d’art disparues ? » Un Français.