Peter Nagy, artiste et galeriste américain dont les choix audacieux ont profondément marqué l’art contemporain indien, est mort à l’âge de 67 ans. La galerie Nature Morte, qu’il a fondée et qui est aujourd’hui implantée à New Delhi et à Mumbai, a annoncé sa disparition hier, 13 octobre 2026, sur les réseaux sociaux, précisant qu’il s’était éteint « après une longue maladie ».
Peter Nagy a fait ses débuts d’artiste dans l’effervescence de l’East Village new-yorkais des années 1980. Nourri par le néoconceptualisme, le postminimalisme et la critique institutionnelle, tout en détournant avec ironie les codes du pop art, il a développé une œuvre interrogeant la société de consommation et la numérisation croissante de la culture visuelle.
Ses premiers collages en noir et blanc, peintures et œuvres en vinyle ont été présentés en 2020 à la galerie Jeffrey Deitch, à New York, dans une exposition organisée en collaboration avec Magenta Plains. On y découvrait notamment sa série Xerox, critique de la société marchande, composée de grands collages sur papier associant logos de marques et publicités, ensuite reproduits par photocopie. Dans ses peintures de la série Cancer, l’artiste « appliquait la pathologie du cancer à la production de signes, créant des "cellules" par la superposition de logos et d’autres éléments graphiques jusqu’à les rendre méconnaissables et abstraits », selon le texte de présentation de l’exposition.
Cette réflexion sur les enjeux de l’art contemporain, doublée d’un goût prononcé pour l’avant-garde, s’est également exprimée dans la programmation de Nature Morte, qu’il a cofondée à New York en 1982 avec l’artiste Alan Belcher. Dès ses premières années, la galerie a exposé des artistes devenus des références majeures, tels que Gretchen Bender, Vito Acconci et Not Vital, ainsi que plusieurs représentants de la Pictures Generation, parmi lesquels Cindy Sherman et Sherrie Levine.
Après avoir fermé sa galerie new-yorkaise, Peter Nagy a commencé à séjourner à New Delhi, où il s’est installé en 1992. Cinq ans plus tard, en 1997, il y a relancé Nature Morte, à la fois galerie commerciale et projet curatorial consacré à l’art contemporain d’Asie du Sud.
Tout au long de son parcours indien, il est resté l’un des rares marchands d’art contemporain sud-asiatique nés à l’étranger. On lui attribue notamment l’introduction dans le pays du modèle de la galerie new-yorkaise. Ce regard extérieur explique sans doute en partie son aptitude à repérer des artistes susceptibles de s’imposer sur la scène internationale. Dans un entretien accordé à Artnet en 2022, il rapprochait sa démarche de celle de « Pierre Matisse, Ileana Sonnabend et Leo Castelli, qui avaient importé le modèle européen à New York avant [sa] naissance ».
Au tournant des années 2000, alors qu’une génération émergente d’artistes sud-asiatiques explorait de nouvelles formes et approches conceptuelles, portée par l’essor rapide du marché de l’art indien, Peter Nagy a joué un rôle décisif dans le succès de plusieurs des grandes figures du sous-continent. Nature Morte compte aujourd’hui, parmi les 41 artistes et collectifs qu’elle représente, certains des noms les plus influents de la région, notamment Jitish Kallat, Raqs Media Collective, Reena Saini Kallat, Bharti Kher et Imran Qureshi.
Parmi les grandes enseignes du marché indien, Nature Morte s’est distinguée par une programmation particulièrement expérimentale et une volonté constante de s’affranchir des frontières. La galerie a ainsi ouvert des antennes à Calcutta (2006-2009) et à Berlin (2008-2013), en collaboration avec la galerie new-yorkaise Bose Pacia. Plus récemment, elle a contribué à faire découvrir au public indien des artistes internationaux de premier plan, dans un marché encore largement tourné vers la création nationale. Alicja Kwade et Ai Weiwei y ont notamment présenté des expositions.
Au fil des décennies, Nature Morte a occupé plusieurs adresses à New Delhi. Elle dispose aujourd’hui d’un espace dans le quartier de Gulmohar Park, inauguré cette année, ainsi que d’une antenne à Colaba, dans le sud de Mumbai, ouverte en 2024.
Dans le message publié sur Instagram pour annoncer sa disparition, la galerie rend hommage à un homme qui « a vécu exactement comme il l’entendait : sans peur, irrévérencieux et farouchement libre. Il ne supportait pas les conventions pour le seul respect des conventions, mais faisait preuve d’une patience infinie dès qu’il s’agissait d’idées ».
Conformément à ses dernières volontés, les espaces de Nature Morte restent ouverts. « Peter avait clairement exprimé le souhait que, le moment venu, la galerie ne ferme pas ses portes en signe de deuil », précise le communiqué.



