Florian Krewer (né en 1986), alors qu’il se préparait à une carrière de peintre en bâtiment, a réalisé ses premières toiles sur les conseils de l’architecte Nikolaus Bienefeld. Tombé amoureux de la peinture à l’huile, il est admis à la mythique Kunstakademie de Düsseldorf, où il entre dans l’atelier de Peter Doig. Florian Krewer loue la justesse des remarques de son ancien professeur et sa capacité à interroger avec subtilité les motivations d’un artiste en devenir, en l’encourageant à représenter sa propre existence. Un conseil que Florian Krewer n’a pas oublié.
Son œuvre est, aujourd’hui encore, profondément ancrée dans son quotidien. Il s’inspire de moments vécus en compagnie de ses amis et de sa famille, de scènes aperçues dans la rue, de choses vues sur Internet. Il traduit sur la toile une multitude d’émotions, de gestes, d’attitudes très actuelles qu’il enveloppe d’un voile de mystère. Sur certains tableaux, l’absence de perspective illusionniste et de volume crée une imbrication des figures et du fond. Les traits des visages sont synthétisés, jusqu’à parfois ressembler à des masques, les décors retravaillés en grands aplats abstraits ou en environnements urbains interchangeables. De sorte que ces visions très équivoques – assiste-t-on à une bagarre ou à une danse ? à une émeute ou à une fête ? au dépeçage d’un animal ou à son secours ? – échappent à l’anecdote personnelle pour se faire le reflet de nos vies, entre joies intimes et dureté du monde, inquiétudes et aspiration à la liberté.
Depuis plusieurs années, Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de Paris (MAM), défend le travail de Florian Krewer. Dans le cadre de cette relation privilégiée, un important tableau, reviving the bear (2022), et deux de ses esquisses ont fait l’objet d’un don, bientôt rejoints dans la collection par l’huile intitulée no endz (2023), offerte par la Société des Amis du musée d’Art moderne (avec le soutien de Jasmine Li). De ces différents dons est née l’idée d’une exposition, organisée dans les salles permanentes de l’institution, pour mieux souligner ce lien fort et étroit avec le peintre. La manifestation, placée sous la houlette de Jean-Baptiste Delorme, conservateur nouvellement nommé, réunit seize toiles et deux œuvres sur papier. Cet ensemble de pièces récentes, dont certaines créées pour l’occasion (in the echo et handball), et de grand format a été sélectionné lors d’une visite dans l’atelier de l’artiste au début de l’année.
Entre douceur et brutalité
Lassé de l’étroitesse d’esprit qui règne selon lui dans son pays natal, Florian Krewer s’est installé en 2020 à New York, dans le Bronx. Un changement qui se devine dans son œuvre, gagnée par une énergie plus vive encore. Au MAM, l’accrochage, volontairement resserré, exprime la profusion, témoignant de ce dynamisme et de cette productivité. Une impression de foisonnement, non seulement de personnages et de situations, mais aussi de couleurs, envahit le regard. Le parcours s’ouvre sur house of hope (2026). Des drapeaux très pop se détachent sur un fond vert acide ; en ombre chinoise, une foule brandit le poing. L’œuvre est un hommage à la performance de Bad Bunny lors du concert de la mi-temps du Super Bowl, à Santa Clara (Californie) le 8 février 2026. « Dans la séquence finale, le chanteur portoricain apparaît entouré des drapeaux de l’ensemble du continent américain, Amérique du Sud comprise, analyse Jean-Baptiste Delorme. Il s’agit d’un geste à la fois d’union et d’opposition – opposition au gouvernement Trump et à sa politique migratoire extrêmement sévère à l’égard des ressortissants des pays situés au sud des États-Unis. Pour Florian [Krewer], c’était important de reprendre cette image de soulèvement face à un régime oppressif et de commencer l’exposition en affichant une forme d’espérance malgré la violence. » L’œuvre house of hope résume en effet parfaitement les tensions qui traversent son travail, entre douceur et brutalité.

Vue de l’exposition «Florian Krewer. woven thin», musée d’Art moderne de Paris, 2026. De gauche à droite : ciruit maneuver (2025, collection particulière), only one life peace (2024) et Everybody wants to rule the world (2025), huiles sur lin. © Florian Krewer. Courtesy de VeneKlasen. Photo Nicolas Brasseur
L’accrochage au MAM révèle la richesse iconographique de la peinture de Florian Krewer : un jeune homme, écouteurs vissés sur les oreilles, fait le signe de la paix avec les mains (only one life peace, 2024) ; des adolescents patinent dans un paysage gelé (cold roses, 2023) ou jouent au handball ; un performeur trans dompte avec superbe sa barre de pole dance (fire man, 2024) ; des musiciens mexicains entonnent un chant macabre (day of the dead, 2026) ; des figures entourées d’ectoplasmes semblent sous l’emprise de quelque opioïde (everybody wants to rule the world, 2025).
Une puissance singulière
Depuis quelques années, de nombreux animaux, tantôt menaçants, tantôt protecteurs, hantent les tableaux de Florian Krewer. Ainsi les ours de circuit maneuver (2025) aux gueules largement ouvertes et aux redoutables pattes évoquent les bêtes à la fois effrayantes et drôlatiques de certains livres pour enfants – comme ceux de Maurice Sendak : « Les Maximonstres roulaient des yeux terribles, ils poussaient de terribles cris, ils faisaient grincer leurs terribles crocs et dressaient vers Max leurs terribles griffes… » (Max et les Maximonstres, 1963.) Pour le commissaire d’exposition, cette présence animale, vectrice d’émotions, a sans aucun doute un lien direct avec l’enfance du peintre : « Cette présence porte certainement le souvenir de la littérature enfantine et des contes traditionnels, peuplés de créatures anthropomorphiques. Mais il y a probablement une dimension plus autobiographique. Le grand-père de Florian Krewer sculptait des animaux en ciment. Florian m’a montré la photographie de l’une de ces sculptures, un ours grognant, qui était dans le jardin de son aïeul. Les animaux sont donc des motifs qui traversent son imaginaire depuis son plus jeune âge. »
La subtilité de l’iconographie, toujours traitée de manière énigmatique, est valorisée par le néo-expressionnisme de Florian Krewer. Son goût des contrastes chromatiques et d’une touche généreuse révèle un appétit pour le médium et l’inscrit dans une certaine histoire de la peinture, de Francisco de Goya à Georg Baselitz. Lorsque Florian Krewer imagine un nouveau tableau, il effectue d’abord des dessins, souvent eux-mêmes inspirés d’images photographiques, et des esquisses peintes qui lui permettent de réfléchir à sa composition et à sa palette. Cette méthode, assez classique, est illustrée à la fin de l’exposition avec la présentation de deux œuvres préparatoires à la grande huile reviving the bear. Mais une fois que l’artiste commence à peindre sur la toile, il se laisse surprendre par les possibilités de la matière picturale et sa capacité à faire surgir les affects. « Florian [Krewer] capte des moments qu’il cherche ensuite à se réapproprier et à retranscrire, résume Jean-Baptiste Delorme. Personne ne peut entrer dans son atelier quand il peint. Il refuse toute forme de distraction, n’écoute pas de musique. Il se met dans un état de concentration particulier où il se laisse aller à exprimer ses émotions. »
Cette circulation, cette fluidité entre vie quotidienne, effervescence collective et peinture donne à l’art de Florian Krewer une puissance singulière en ces temps assombris par les guerres, la montée généralisée de l’extrême droite et le dérèglement climatique.
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« Florian Krewer. woven thin », 19 juin 2026-4 janvier 2027, musée d’Art moderne de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris.



