Qu’est-ce qui a conduit à votre départ de Romainville pour ouvrir, ce printemps, un espace dans le Marais ?
À l’origine, Komunuma s’inscrivait dans un projet assez fabuleux, avec une dimension utopique à laquelle j’étais extrêmement sensible : celle d’une nouvelle écriture du Grand Paris. En associant plusieurs offres, il me faisait penser à des lieux multiples, comme le complexe de Rämistrasse, à Zurich, avec le Kunsthaus, des cafés, des galeries… Mais entre le moment où nous avons décidé de nous y installer, en 2017, l’ouverture du site, en 2019, puis mon départ à l’été 2025, le contexte parisien a, à mon sens, profondément changé. Les questions de mobilité ne sont plus du tout celles que nous avions imaginées au départ. Sous les mandatures d’Anne Hidalgo, circuler dans Paris est devenu beaucoup plus difficile, et se rendre à Komunuma en voiture l’est devenu tout autant. Cela a freiné de nombreux collectionneurs, dont beaucoup venaient de l’ouest parisien, et a posé un véritable problème d’accessibilité. Il est ainsi devenu plus difficile de mobiliser les collectionneurs, mais aussi les professionnels, autour de projets pourtant exigeants, qu’il s’agisse des miens ou de ceux d’autres galeries.
Au même moment, nous avons assisté à un mouvement dans la géographie des galeries, précisément en faveur de l’ouest parisien, autour de l’avenue Matignon, devenue un épicentre important. J’ai alors eu le sentiment que notre positionnement à l’est commençait à poser problème.
Vous aviez quand même conservé votre adresse précédente de la rue des Gravilliers, dans le Marais…
J’ai ouvert la galerie à l’origine en 2011, Passage des Gravilliers, puis en 2019 donc, à Romainville. Quand j’ai investi Komunuma, j’ai organisé dans l’espace parisien des expositions privées, des présentations d’œuvres plus de type showroom, des rendez-vous avec des commissaires ou des artistes, mais moins une activité d’exposition. En quittant Romainville en juillet 2025, je ne me voyais pas revenir totalement Passage des Gravilliers, après six ans d’exercice à Komunuma, dans un espace qui était absolument magnifique.
Le quartier de Matignon est sans doute pertinent pour certains de mes confrères, mais je ne m’y reconnais pas, et il reste inaccessible financièrement. Je me suis alors intéressé au 7e arrondissement, là où Crèvecœur, par exemple, dispose d’un espace. Je trouvais que cela avait du sens de s’intéresser à ce quartier, entre les Beaux-Arts de Paris et les Invalides, qui porte une histoire plutôt liée à la bourgeoisie intellectuelle, et doté d’un caractère très international, avec notamment beaucoup d’Américains. Mais je n’ai pas trouvé de lieu satisfaisant.
En évoquant mes recherches auprès du réseau de la galerie, Laurent Dumas, président du groupe Emerige, qui est à la fois l’un de nos collectionneurs et un ami, m’a contacté. Il m’a expliqué que, puisqu’il allait ouvrir son centre d’art à Boulogne-Billancourt, sur l’île Seguin, la Galerie L’Atlas, qui appartient à Emerige, boulevard Morland, allait se libérer. Cela a été une opportunité fantastique : un lieu de 260 mètres carrés au total, dont 130 mètres carrés d’exposition.

Vue de l'exposition « Fatrasie : Victor Garel » à la galerie Sator. Photo : Galerie Sator
Le lieu n’est-il pas quand même un peu excentré par rapport au cœur névralgique des galeries du Marais ?
C’est vrai. Ce que j’ai adoré à Romainville, c’est que c’était, comme nous l’avions appelé avec mes confrères, un lieu de destination. Dès lors que le trajet pour s’y rendre était conséquent, nos visiteurs, quels qu’ils soient, venaient avec l’intention précise de voir des expositions, de regarder des œuvres, d’échanger. J’y ai observé une qualité d’attention, une capacité de concentration très grisantes.
Les galeries du Marais, d’après ma propre expérience, peuvent au contraire être victimes de l’effet de passage : des visiteurs qui enchaînent une dizaine de galeries un peu au pas de course, avec un temps réduit pour chacune, ce qui nous laisse peu de marge pour défendre les œuvres. Ce que j’aime ici, dans ce nouveau lieu, c’est que j’ai l’impression de retrouver cette idée de destination, comme un léger pas de côté, y compris symbolique, par rapport au cœur même des galeries du Marais. Tout en étant, cette fois, très facilement accessible.
Quel avenir imaginez-vous pour Komunuma, après la fermeture d’Air de Paris et le départ récent de Jocelyn Wolff, qui a trouvé, lui, un lieu dans le 8e arrondissement ?
De fait, mon espace a été repris, ce qui est une très bonne chose, par 22,48 m², qui était déjà à Komunuma [depuis 2023, ndlr], mais dans un emplacement moins bien placé. La galerie a réorganisé l’espace. À ma connaissance, celui de Jocelyn Wolff est toujours disponible : c’est un lieu absolument fantastique, très grand, donc sans doute difficile à louer, ou à reprendre. Quant au site, l’ouverture d’un théâtre et d’une programmation d’arts de la scène est annoncée. Cela pourrait créer une dynamique qui nous a manqué, surtout au début. Au lancement du projet, ce sont tout de même les galeries qui ont porté presque seules cet élan. C’était grisant, mais difficile. Même si les lieux sont accessibles en métro, il reste compliqué, pour certains, de sortir de Paris, de franchir le périphérique… Les visiteurs viennent pourtant lors des ouvertures spéciales, comme récemment celle du Silo, la collection de Françoise et Jean-Philippe Billarant [à Marines, dans le Val-d’Oise].
Comment votre galerie se porte-t-elle dans ce contexte particulièrement tendu ?
Je suis plutôt content, malgré un contexte en effet difficile, tendu, à la fois du point de vue du marché et de la société, avec les questions géopolitiques, climatiques, sociales… Nous vivons dans un environnement global extrêmement angoissant. Naturellement, cela affecte le marché de l’art et l’exercice même des galeries. Ce que je constate toutefois, en lisant notamment les commentaires de la presse anglo-saxonne autour de « l’affaire » de la Pace Gallery, cette enseigne qui se sépare de nombreux artistes et collaborateurs, c’est que revient souvent l’idée d’un nouveau modèle.
Prendre un avion pour aller à New York voir un atelier d’artiste et revenir deux jours plus tard, je pense que ce sont des choses qui n’ont plus aucun sens aujourd’hui. De même qu’avoir absolument un espace à l’étranger, alors qu’il existe d’autres façons de travailler hors de nos frontières. Ou encore s’en tenir à une liste d’une quinzaine d’artistes…
Je me souviens que, pour célébrer un anniversaire de la galerie, Gagosian avait organisé pour ses collectionneurs un voyage autour du monde en jet privé, d’un espace à l’autre, afin de voir des expositions de Damien Hirst. C’était une manière de montrer que le soleil ne se couchait jamais sur l’empire Gagosian. À l’époque, cela pouvait paraître fascinant, comme une démonstration de puissance et de libéralisme triomphant. Aujourd’hui, je pense que cela paraît totalement daté.
En réalité, ce qui se dessine, c’est un modèle de galerie assez classique, que j’ai le sentiment de défendre depuis longtemps, et je ne suis pas le seul : celui de la galerie comme lieu de rencontres, d’échanges, de partage d’idées. Un lieu vivant, qui permet aussi la confrontation, le débat, à travers l’organisation d’événements, de discussions, de concerts, etc. Bref, l’idée de réintroduire de l’humain dans la relation avec le collectionneur. Comme j’ai toujours privilégié cette dimension, j’ai le sentiment d’être dans la bonne direction.
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« Fatrasie : Victor Garel », jusqu’au 18 juillet 2026, Galerie Sator, 4 cour de l’île Louviers, 75004 Paris.




