D’une enfance douloureusement marquée par le deuil (la mort de leur mère en 1895, de leur demi-sœur, Stella en 1897 puis de leur père en 1904) et les agressions sexuelles commises par un demi-frère, Vanessa Bell (1879-1961) et Virginia Woolf (1882-1941), nées Stephen, conserveront le besoin incessant de se soutenir et de maintenir leur intimité, indéfectiblement. À Londres, après la disparition de leurs parents, les jeunes femmes emménagent dans une maison proche du British Museum avec le reste de leur fratrie. Vanessa étudie la peinture, Virginia se met à l’écriture. Elles se lient d’amitié avec des écrivains, des artistes et des intellectuels qui formeront bientôt le Bloomsbury Group, avides de révolutions artistiques et d’innovation littéraire. Cet environnement libéral, singulièrement fertile et stimulant, constitue l’arrière-plan de leur existence.
Comme des lettres d’amour
Si le mariage de Vanessa avec le critique d’art Clive Bell en 1907 marque la fin de sa vie commune avec Virginia, il a toutefois pour vertu d’augmenter le flux de leurs échanges. Pour cette édition publiée par La Table Ronde, 215 lettres ont été sélectionnées par la traductrice Carine Bratzlavsky et dotées d’un riche appareil critique. Elles couvrent près de quatre décennies, d’octobre 1904 à mars 1941. Écrites au gré des séjours à l’étranger ou dans la campagne anglaise, des naissances et des décès – des dépressions sévères dont souffre Virginia, aussi –, ces lettres témoignent au premier chef de l’extraordinaire tendresse qui unit les deux sœurs : « Elles se lisent avant tout comme des lettres d’amour, remarque Vanessa avec une pointe d’humour. […] Plus tu y mets de passion, mieux c’est. » « Chérie », « Mon Billy », « Ton fidèle Singe », « Dauphin chéri » forment la cohorte des surnoms parfois saugrenus qu’elles se donnent, préservant, au fil des ans, la fraîcheur issue d’une enfance partagée.
La correspondance entre Vanessa Bell et Virginia Woolf rend compte d’une infinité d’événements quotidiens ou historiques, souvent racontés avec malice et quelquefois férocité. Elle retrace la vie de leur famille et de leur entourage amical et professionnel, les auteures, friandes de bavardage, maniant volontiers l’ironie : « J’ai encore des potins, mais ne t’avise pas de décréter – je te vois venir – que s’il existe d’autres moyens de prendre de leurs nouvelles, autant éviter de rendre visite à ces Singes pleins de puces », écrit Virginia.
Ces lettres, enfin, révèlent leurs réflexions sur leur œuvre respective, depuis les premiers articles et tableaux jusqu’au succès rencontré par l’une et l’autre. Elles aiment notamment à insister sur les particularités propres aux moyens d’expression, la peinture et la littérature, qu’elles ont chacune choisis : « Ce qui est notable avec toi, c’est que tu es à présent maîtresse de la phrase, note ainsi Virginia en 1927. Tous tes tableaux sont construits sur des phrases volantes. J’y vois une étape très excitante et plaisante. Ils possèdent un air de spontanéité absolue. […] Je crois que nous en sommes désormais au même point : toutes deux maîtresses de notre médium comme jamais auparavant ; toutes deux par conséquent confrontées à de tout nouveaux problèmes de structure. » Le recueil s’achève sur les derniers mots, déchirants, de Virginia Woolf à sa sœur, quelques jours avant qu’elle ne se suicide le 28 mars 1941 : « J’ai lutté, mais je n’y arrive plus. »
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Virginia Woolf et Vanessa Bell, Baisers du Singe. Correspondance 1904-1941, Paris, La Table Ronde, 2026, 640 pages, 36 euros.




