« Quel dommage de vivre à Madrid ! Ce serait si beau d’être bien installés près d’un port ! Et surtout tous les cinq. » Joaquín Sorolla adresse ces mots à son épouse Clotilde en juin 1919. À eux seuls, ils résument les préoccupations esthétiques du peintre : la mer, le littoral, les enfants explorant le rivage, les voiliers glissant au loin et, en filigrane, la douceur des liens familiaux.
Si Sorolla est une figure majeure en Espagne, son œuvre demeure encore relativement peu connue en France, même si elle a été présentée dans « Peintres de la lumière, Sargent et Sorolla » en 2007 au Petit-Palais à Paris. À Toulouse, la Collection Bemberg, installée dans l’Hôtel d’Assézat, réunit une soixantaine d’œuvres prêtées par le musée Sorolla, la célèbre maison-atelier madrilène consacrée à l’artiste. L’exposition réunit un bel ensemble de prêts du musée, accordés à l’occasion de sa fermeture pour d’importants travaux d’agrandissement.
Né à Valence en 1863, Sorolla devient orphelin à l’âge de 2 ans et est élevé, avec sa sœur, par sa tante et son oncle. Très tôt, il manifeste des dispositions exceptionnelles pour le dessin et la peinture. Admis à l’École des beaux-arts de Valence en 1878, il rencontre l’année suivante le photographe Antonio García Peris, dans l’atelier duquel il travaille. Cette proximité avec la photographie marque durablement son regard. Sans jamais céder à l’imitation, Sorolla en retient certains procédés : le goût de l’instantané, les cadrages décentrés ou encore les figures partiellement coupées par le bord du tableau. Dans une étude représentant une femme sortant du bain avec un nourrisson dans les bras, une présence hors champ – dont seul le bras apparaît – tend une serviette pour sécher l’enfant. Cette présence réduite à un bras tendu suffit à créer l’illusion d’un instant saisi sur le vif.
L’une des forces de l’exposition réside dans la place accordée aux études exécutées en plein air. Les pochades réalisées sur les plages valenciennes ou basques révèlent toute la vivacité de la touche de Sorolla. Juxtaposées en larges aplats, la proximité de certaines couleurs suffit à modeler les formes. La matière picturale, tantôt fluide, tantôt accumulée en couches plus épaisses, laisse affleurer de subtiles incursions de bleu cobalt dans un bleu céruléen, tandis que des dégradés allant du violet au mauve semblent se résoudre en une seule touche. Les sujets eux-mêmes prolongent cette rapidité d’exécution : un enfant suit son voilier à coque rouge dans une eau déjà montée jusqu’aux mollets ; un autre, assis sur le sable humide, observe le peintre occupé à le représenter.
Lorsque Sorolla peint sa fille María sur la promenade du phare de Biarritz, au bord de la falaise, ce n’est pas seulement le portrait qui l’intéresse, mais aussi le mouvement de l’écume et du ressac. Tout est affaire de lumière, de vibration chromatique et de reflets. La puissance plastique de ces œuvres produit chez le spectateur un effet d’immersion tel qu’il croit presque sentir l’air iodé et le sel des embruns sur sa propre peau.
Les cimaises consacrées aux notes de couleur captent particulièrement l’attention. Ces séquences saisies sur le vif déclinent les motifs de vaguelettes, d’ondulations, de corps enfantins immergés dans une eau cristalline ou de silhouettes tournées vers l’horizon. Un père et sa fille, vus de dos, contemplent le large ; plus loin, le peintre s’attarde sur les rayures de parasols qui rythment la composition, tandis qu’une élégante jeune femme vêtue de blanc se protège du soleil sous son ombrelle. Chaque scène, si modeste soit-elle, témoigne d’une fascination inépuisable pour les gestes ordinaires de la vie méditerranéenne.

Joaquín Sorolla. María dans le jardin de La Granja, La Granja de San Ildefonso, été 1907, huile sur toile, 56 x 89 cm. Madrid, Museo Sorolla. © Museo Sorolla
La seconde partie de l’exposition est consacrée à l’art du portrait. Un émouvant portrait de Clotilde tenant son nouveau-né frappe par sa tendresse retenue, exempte de tout pathos. C’est en grande partie son activité de portraitiste qui assure à Sorolla une véritable aisance financière. En 1900, après plusieurs médailles d’or obtenues à Madrid et à Berlin, il reçoit un grand prix à l’Exposition universelle de Paris pour Triste héritage !. Six ans plus tard, il bénéficie de sa première exposition personnelle à la galerie Georges Petit, dans la capitale, où sont réunies quelque 450 œuvres. Si Paris lui apporte la reconnaissance, les États-Unis lui ouvrent les portes de la célébrité grâce à la commande la plus ambitieuse de sa carrière : le décor de la bibliothèque de l’Hispanic Society of America à New York. Sollicité par Archer Milton Huntington, Sorolla entreprend alors Vision d’Espagne, un cycle monumental consacré aux régions espagnoles et à leurs traditions, auquel il se consacre de 1911 à 1919. Une superbe Danseuse de flamenco, au corps sous tension, comme une Andalouse témoignent de ces recherches.
Au moment où Claude Monet travaille aux Nymphéas, Sorolla explore lui aussi les possibilités offertes par les jardins, où l’eau et la végétation s’entremêlent. Certes, Monet pousse beaucoup plus loin la dissolution du motif, mais certaines œuvres de Sorolla en laissent entrevoir un écho, notamment María dans le jardin de La Granja. Au premier plan subsistent encore des figures – souvent celles de ses proches, comme sa fille María –, mais les véritables expérimentations se jouent à l’arrière-plan, à la surface de l’étang. Le peintre y multiplie les jeux de reflets, où la végétation environnante apparaît transformée par les mouvements de l’eau. Sous son pinceau, le jardin de La Granja devient avant tout un jardin d’eau.
C’est d’ailleurs en peignant dans son propre jardin que Joaquín Sorolla est victime d’un accident vasculaire cérébral. Il meurt en 1923, comme il a vécu, entouré des siens.
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« Joaquín Sorolla. Maître de la lumière », du 30 avril au 13 septembre 2026, Collection Bemberg, Hôtel d’Assézat, place d’Assézat, 31000 Toulouse




