Kiki Smith : Flight
« Flight » (Envol ou Vol) a été composé avec des œuvres d’aujourd’hui et d’autres plus anciennes, comme Kiki Smith aime généralement à le faire. Conjuguer le passé et le présent lui permet de constater la persistance de thèmes et préoccupations, et de mettre en évidence des affinités. On trouve beaucoup d’oiseaux dans « Flight », en bronze, sur verre ou sur papier, mais aussi des étoiles, une gigantesque lune et quelques figures humaines. Dominion (2012) réunit deux grandes plaques de verres divisées en rectangles à l’intérieur desquelles s’ébattent des aigles. La technique employée est celle du vitrail avec du verre transparent soufflé à la bouche, peinture noire et émail plombé. Autre vitrail divisé en rectangles, Reminiscent (2011) montre une femme enceinte nue et de profil sur une chaise. Son dos est bombardé d’étoiles. Sungrazer VIII est une monumentale plaque de bronze soclée qui montre une étoile et son rayonnement, ce qui lui donne une apparence d’arbre de Noël. Des étoiles, on en trouve en masse dans Starlight, une sorte de herse en acier noir. Complétant cette atmosphère nocturne, Wooden Moon est une très grande estampe circulaire sur un fond d’aquarelle noire. Cette lune obtenue par impression avec des tampons de bois encrés unit la matière et l’esprit.
Les oiseaux d’aujourd’hui sont présents dans cinq colombes, des reliefs en bronze dispersés sur les murs. Elles ont leur surface striée, fruit du dessin sur l’argile, et portent bien visibles les traces de leur processus de fabrication : taches circulaires et lignes de soudure. Cela évoque des impacts de balles ou des cicatrices, auxquels s’ajoutent dans un cas des étoiles, et le fait que trois d’entre elles soient nommées d’après les vertus théologales suggère des liens avec la peinture religieuse. Reservoir, vasque en bronze avec des motifs d’épis de blé en relief, renvoie aussi bien à la cuve baptismale qu’à un cratère. Un sentiment d’ambivalence teinté de mélancolie imprègne l’ensemble de l’exposition.
Du 21 mai au 11 juillet 2026, Galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Amber Boardman : The Summer before everything changed » chez Brigitte Mulholland. Courtesy de l’artiste et Brigitte Mulholland. Photo Sean Fader
Amber Boardman : The Summer before everything changed
Américaine établie en Australie, Amber Boardman est dans ses peintures une véritable conteuse d’histoires. « The Summer Before Everything Changed » est conçue comme une suite de scènes autour de ces moments de fêtes, de jeux initiatiques ou de jeux tout courts, qui précèdent le passage à l’âge adulte. Boardman peint des épisodes de fin de vie lycéenne, d’après ses propres souvenirs, en quelques clichés obligatoires comme la virée en décapotable, mais aussi en grandes compositions franchement déjantées. Il y a par exemple Last Day of School, cette vue d’un couloir de lycée bordé d’armoires métalliques si densément peuplé qu’il ressemble à une grande avenue, probable métaphore de la vie. Certains de ces jeunes gens sont perchés en haut des armoires, tandis que sur les murs flottent des serpentins gris et qu’au loin des traits horizontaux blancs sur un fond rose figurent les tubes fluorescents. Amber Boardman réussit aussi bien dans les jeux de perspectives que dans les barbouillages, superposant des traits libres un peu épais sur des fonds qui paraissent teintés, obtenant ainsi d’étranges effets de décrochement. C’est le cas notamment dans Pool Party où les traits de bleu et de vert à la Joan Mitchell, tracés pour suggérer l’eau, semblent à la fois dans et hors de la piscine. L’artiste cultive l’absurde au croisement du cartoon et du musical hollywoodien, en usant de perspectives aberrantes. Dans Slumber Party, les longs cheveux blonds de la jeune fille au premier plan semblent s’envoler jusqu’à l’autre bout de la pièce pour y rejoindre les deux coiffeurs qui sauront les peigner. Cette rétro-perspective adressée aux adolescents des années 2020 ne manque pas de panache.
Du 6 mai au 6 juin 2026, Brigitte Mulholland, 81 rue de Turenne, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Jill Frank : American Normal » chez Brigitte Mulholland. Courtesy de l’artiste et Brigitte Mulholland. Photo Sean Fader
Jill Frank : American Normal
Jill Frank photographie des adolescents avant ou après un moment où ils ont eu à composer avec une circonstance sociale. Elle dit avoir eu comme référence l’école documentaire des années 1940-1950 et ces reportages de magazines qui montraient la jeunesse comme un peuple inconnu. Elle s’en écarte par la complicité qu’elle crée avec ses modèles. Cela permet une part de composition et de jeu, sans pour autant que ces images puissent être dites mises en scène. Les photos de la série Everyone who woke up at Yellow House (2016) sont des portraits individuels pris dans le jardin au lendemain d’une fête. Dans le regard légèrement perdu d’une jeune fille au maquillage défait, celui tourné vers le lointain d’un jeune homme torse nu, la main plongée dans un sachet de Cheerios, ou cet autre qu’on dirait tourné vers l’intérieur d’un autre participant, Jill Frank parvient à suggérer ce que certaines soirées peuvent représenter comme bouleversement dans une vie. Dans la série Cotillion (2023), elle saisit ses modèles avant leur cours de danse sociale. Le cotillion est une tradition très vivante dans le sud des États-Unis où réside l’artiste. À l’écart des séries, The Boxer (2026) est la seule figure noire. Ce jeune homme en jean et t-shirt, avec une pose de combattant, semble plus inquiet que conquérant.
Du 6 mai au 6 juin 2026, Brigitte Mulholland, 81 rue de Turenne, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Susana Solano : Derniers mots » à la Galerie Bernard Bouche. Courtesy de l’artiste et Galerie Bernard Bouche
Susana Solano : Derniers mots
Quel sens donner à ces « Derniers mots » de Susana Solano ? Plutôt que ce qui vient juste avant le silence, on a envie de comprendre ce titre comme une façon de résumer une œuvre longue et riche en quelques pièces choisies. La salle du bas nous parle de l’Afrique qui depuis longtemps compte énormément pour Solano. Mondo de las cosas (monde des choses) rassemble au pied d’une table trois jerricans en plastique neutre. Rempli à moitié d’eau, l’un d’eux porte un jerrican noir. Sur le plateau d’acier de la table à cinq pieds se trouve une planche qui le couvre aux deux tiers, et sur ladite planche un triangle d’acier ondulé se tient en équilibre. Si le rapprochement de ces choses est vraisemblablement le fruit de l’intuition, on peut y voir une image de la création : la table de travail, la suggestion des matériaux, et le poids du réel. Une pièce est appuyée contre le mur. Il s’agit de deux perches en bambou, une longue et une courte qui vient la prolonger. Les deux sont réunies par deux jointures, deux colliers de serrage et un bout de tissu bleu. C’est comme un André Cadere venu d’une terre lointaine. L’œuvre appartient à un groupe qui porte le titre générique d’Olas en el patio (vagues dans la cour).
À l’étage, on voit Mueca (grimace), une colonne faite de neuf bandes d’acier autonomes avec une boucle qui se soulève en leur milieu. Des différences dans leurs dimensions ou de très légères déviations de l’axe horizontal, créent un effet de bougé, une part d’aléatoire qui fait Solano garder ses distances avec le minimal art. On mentionnera encore Toma en tierra (prise de terre), une petite cage fixée au mur à la hauteur de la taille et dont deux chaînes partant du mur traversent les anneaux latéraux avant de tomber au sol. Les œuvres de Susana Solano sont traversées de références au paysage, au corps, à la contrainte, de questions sociales aussi, tout en maintenant une exigence d’abstraction.
Du 21 mai au 4 juillet 2026, Galerie Bernard Bouche, 123 rue Vieille du Temple, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Marie Voignier : Signal » chez Marcelle Alix. Courtesy de l’artiste et Marcelle Alix. Photo Aurélien Mole
Marie Voignier : Signal
En 2011, Marie Voignier consacrait un film à la recherche de Michel Ballot au Cameroun. Ce cryptozoologue cherchait à voir le Mokélé-mbembé, cet animal aquatique, rhinocéros à queue de crocodile et à tête de serpent dont lui parlaient tous les Baka. Quinze ans après L’Hypothèse du Mokélé-mbembé, on retrouve le même Michel dans Anamocot (2025), le nouveau long-métrage de l’artiste. Sa quête se poursuit, l’attente n’en finit pas, et ses interlocuteurs l’engagent à être patient. En parallèle, on suit l’activité de femmes qui entreprennent de défricher un champ à la machette afin de le cultiver, ou qui viennent en aide à l’une d’entre elles. La quête du cryptozoologue n’est pas le sujet principal, mais a pris sa place dans la vie du village. Plutôt que de douter des autres, Michel se convainc que les rituels d’apparition ne conviennent pas à son mode de pensée. C’est cette puissance ou faiblesse de croire qui est belle, et la façon dont le chercheur semble avoir trouvé dans cette quête sans fin une forme d’enracinement. Le film s’achève par quelques plans fixes du fleuve à des dates et des moments précis, où quelque chose pourrait s’être produit. Outre ce long-métrage qu’on peut voir dans la salle noire en sous-sol, Marie Voignier expose des photographies en noir et blanc, des vues de sols, dont certaines accrochées bas ou très bas, comme pour suggérer les errements d’une enquête. Puis, on découvre des photos de bâtons portant des signes gravés ou de plaques d’argiles avec des écritures incisées. Enfin, un film court, Haunting the signal (2026), nous montre le travail d’un scientifique slovène qui, à l’aide de capteurs, entre à l’écoute des sons produits par les insectes. Avec une joie manifeste, il montre les lignes de niveaux sonores sur l’écran de son portable et nous en donne l’interprétation.
Du 22 mai au 25 juillet 2026, Marcelle Alix, 4 rue Jouye-Rouve, 75020 Paris




