Avant d’entrer au MAH, montons sur le promontoire de l’autre côté de la large avenue qui borde le bâtiment monumental. La montagne enneigée et le légendaire jet d’eau du lac dépassent de la racine des arbres. L’exposition de John M Armleder s’intitule « Observatoires », dans un écho à ce lieu qu’il a connu enfant à Genève. C’est un observatoire pour regarder le monde et expérimenter la vie. Comme la vision d’un univers diffracté, une boule à facettes géante occupe d’ailleurs le hall du musée, reflétant sur les murs autour d’elle une mosaïque d’éclats de lumière.
Des réflexions sur les formes et la vie
Il s’agit de la sixième carte blanche donnée à un artiste par Marc-Olivier Wahler, le directeur du MAH, et la seconde qu’il offre à John M Armleder – il l’avait en effet invité à s’emparer du Palais de Tokyo, à Paris, en 2011*1. « John est un modèle. Il m’a appris à naviguer dans la vie quotidienne. Par exemple, à aller prendre le thé face à un problème, comme une façon de le résoudre », raconte Marc-Olivier Wahler. De même que Jakob Lena Knebl, Ugo Rondinone ou Carol Bove avant lui, John M Armleder a exploré les collections du musée et composé un accrochage. La plupart de ces artistes avaient décidé de ne pas montrer leurs travaux. Mais le MAH étant particulièrement riche en œuvres de John M Armleder (plus de 500, parmi lesquelles de nombreuses estampes et multiples), l’artiste a choisi d’en introduire quelques-unes dans l’exposition, qui sous-tendent la visite tels les fils de trame d’une tapisserie.
Dans une approche curieusement rangée au premier regard, peintures et sculptures sont regroupées par familles : peinture abstraite, fleurs, musique, animaux… Mais à peine franchi le seuil des grandes galeries vitrées, des stridences s’installent, autant de réflexions sur les formes et sur la vie. Comme John M Armleder le fait dans ses propres œuvres, l’accrochage mêle valeur d’usage et valeur esthétique. Le spectacle de chacun de ces chapitres modifie la perception que l’on a du suivant, et les images s’impriment dans nos mémoires pour résonner les unes avec les autres au fil de la dérive. C’est une exposition ici et maintenant. Chez John M Armleder, c’est le regardeur qui « fait le tableau », selon les mots de Marcel Duchamp. Artiste engagé, « activement pacifiste » dans sa jeunesse, il nous renvoie à la responsabilité des artistes de rendre le monde meilleur, à notre propre responsabilité face à l’état de ce monde.

Vue de l’exposition «Observatoires. Carte blanche à John M Armleder», salle des Autoportraits, musée d’Art et d’Histoire de Genève, 2026. Courtesy du MAH, Genève. Photo Annik Wetter
Installée sur deux cimaises en arc de cercle, dont les formes sont empruntées à des dessins de John M Armleder trouvés dans ses archives, la première section regroupe un ensemble de peintures abstraites, de Mark Tobey à Olivier Mosset. Les peintures de fleurs, que l’on contemple dans la salle suivante, deviennent autant de courbes de volutes abstraites. Anne Vallayer-Coster et Marie Laurencin côtoient Georges-Albert Fustier, dont les deux vases sont posés sur une table jonchée de cartes à jouer comme un tableau naïf. La vision continue de se réorganiser. Dans une alcôve, les instruments de musique, serpent d’église, basson russe, flûte traversière et conque japonaise, apparaissent alors comme des fleurs ou des animaux, tandis que le piano à queue, dont l’intérieur a été tapissé de miroir par Christian Marclay, reflète le monde alentour.
Plus loin, on entre dans une cellule ronde. C’est une parenthèse au cœur du parcours. Elle accueille un ensemble de multiples. Enter at your own risk prévient une œuvre de John M Armleder, formant comme l’enseigne d’une échoppe : un carré de papier d’aluminium rouge froissé sur un châssis. À l’intérieur, un cerf-volant en papier miroir de Doug Aitken plane au-dessus d’une série d’œuvres sur papier et fait ressentir le souffle d’un vent léger sur le sac en plastique Dispersion, 91, quai de la Gare, 73013 Paris de Christian Boltanski, sur la main qui retient un fil rouge dans l’aquatinte de Markus Raetz Flourish, ou sur le sac de courses en forme de sous-vêtement de General Idea. On pourrait s’attarder là des heures.
Un portrait peut en cacher un autre
Une toile est suspendue à un cintre à côté d’un autre cintre qui porte un costume d’homme de marque Brooks Brothers. Puis sont présentées des œuvres de John M Armleder, datées de 1984 et 1988. Quelle est la valeur de l’art ? Dans la salle des vitraux sont exposées des cloches de verre (utilisées pour des horloges ou des couronnes de mariée), dont les bases sont bordées d’or. Ces objets, départis de leur fonction protectrice, prennent une dimension esthétique renversante. L’œuvre pourrait aussi s’intituler duchampiennement « Air de Genève ». Dans l’enfilade des salles en period rooms, plusieurs œuvres de John M Armleder soulèvent encore la question du côté domestique de l’art. Que regarde-t-on, lorsqu’on se trouve devant des tubes du fluo de John M Armleder, qui dialoguent avec des lampes de tous les jours ?
Dans la salle des Animaux, on est accueilli par Métamorphose de Markus Raetz : un homme à chapeau se transforme en lapin dans le reflet d’un miroir. Un ensemble de céramique byzantine, découvert dans un navire naufragé, est accroché sur le dessin mural d’un poulpe, il nous rappelle les risques de l’aventure. Parmi les sommets de l’exposition figurent deux galeries qui se rejoignent à angle droit : deux processions d’animaux empaillés, classés du plus petit au plus grand, se rencontrent là où nous nous tenons. Nous ferions-nous les griffes sur un grattoir à chat monumental imaginé par John M Armleder ? De saisissants portraits animaliers de Jacques-Laurent Agasse décroissent en taille jusqu’à un tout petit chien d’Alex Katz et une boîte de timbres papillons de l’artiste suisse. Au bout, le poulpe filmé par Jean Painlevé déploie ses tentacules sur un grand écran et les observe tous.

Vue de l’exposition «Observatoires. Carte blanche à John M Armleder», salle du Vide, musée d’Art et d’Histoire de Genève, 2026. Courtesy du MAH, Genève. Photo Annik Wetter
Au MAH, un autoportrait peut en cacher un autre. Devant cette assemblée de héros de la peinture et de figures moins célébrées, c’est son autoportrait de jeunesse que nous montre John M Armleder. L’un des moments les plus saisissants est la salle des Armes et des Armures, dont les vitrines sont recouvertes de franges en papier d’argent et de film miroir occultant percé de trous réguliers ressemblant à des judas, qui permettent de regarder les épées et les baïonnettes tout en reflétant notre propre image. Sur les murs, des cadres vides portent les noms de José de Ribera et de Pierre Paul Rubens, écho à la très radicale exposition « Vides » que Laurent Le Bon avait coorganisée au Centre Pompidou, à Paris, en 2009. Dans une culbute spatiotemporelle résonnant à la fois avec la passerelle de Vincent Lamouroux et l’habitacle gonflable de Hans-Walter Müller installés dans la cour, une autre passerelle nous conduit à la mezzanine dominant la salle d’une enjambée par-dessus la balustrade. En haut, c’est une réflexion sur le rôle du musée qui conclut cette séquence à partir d’une œuvre ancienne de John M Armleder, laquelle reprenait la façade du MAH.
Après un espace plus ludique réunissant la collection de tampons et quelques objets Fluxus, la visite s’achève sur des débris sortis des réserves, qui jonchent le sol pêle-mêle : fragments de sculptures, restes de cimaises. Tel est le constat à partir duquel un autre monde est possible. Le musée renouvelle notre hygiène de la vision.
*1 « John M Armleder. All of the Above », 18 octobre-31 décembre 2011, Palais de Tokyo, Paris.
-
« Observatoires. Carte blanche à John M Armleder », 29 janvier-25 octobre 2026, musée d’Art et d’Histoire, rue Charles-Galland 2, 1206 Genève, Suisse




