Chez Jean Painlevé (1902-1989), la science est aussi une affaire de regard et d’esthétique. Les visiteurs qui auraient manqué l’exposition « Les Pieds dans l’eau » en 2022, au Jeu de Paume, à Paris, sous le commissariat de Pia Viewing, peuvent se rattraper au musée de Pont-Aven (Finistère). Le parcours rassemble films, photographies et documents d’archives réalisés durant plus d’un demi-siècle, dévoilant une œuvre singulière. En filmant le monde sous-marin avec une attention presque hypnotique, Jean Painlevé ne se contente pas de documenter la vie animale : il en révèle l’étrangeté, transformant l’observation biologique en expérience visuelle.

Geneviève Hamon, Jean Painlevé avec la Cameflex tenue par un harnais conçu par Geneviève Hamon, Roscoff, vers 1958, épreuve gélatino-argentique. © Les Documents cinématographiques/ Archives Jean Painlevé
Dès l’enfance, Jean Painlevé passe ses vacances en Bretagne, au bord de la mer. Il s’intéresse très tôt à la faune marine, mais aussi au cinéma et à la photographie. Il se souviendra plus tard des explications scientifiques de son père, Paul Painlevé, mathématicien et homme d’État, lesquelles ont sans doute nourri chez lui un goût durable pour la pédagogie. À la Sorbonne, à Paris, il étudie auprès de l’embryologiste Paul Wintrebert, membre de l’Académie des sciences. Entre rigueur scientifique, curiosité technique et désir de transmettre se dessine le terrain fertile d’une pratique qui fera dialoguer recherche et image.
Un regard libre
Au fil de plus de 200 films, les protagonistes se multiplient : oursins, caprelles et pantopodes, crabes et crevettes, hippocampes, méduses ou pieuvres. Le premier court-métrage, Les Oursins (1928), pose déjà les bases d’une grammaire visuelle destinée au grand public. Le cinéaste y alterne les plans où il se met en scène sur la plage, les prises de vue subaquatiques et les observations au microscope. Ces changements d’échelle – du littoral au laboratoire – confèrent à ses œuvres leur rythme singulier.
Dans les années 1930, ses films intègrent progressivement le son : musique et voix off viennent accompagner des images jusque-là muettes. Malgré ses premières réticences, Jean Painlevé s’empare rapidement de ces nouveaux outils. Loin de réduire la rigueur scientifique, ils renforcent la dimension narrative et poétique de ses prises de vue. Les contraintes du tournage en mer l’amènent souvent à travailler en aquarium, où il recrée patiemment les conditions des écosystèmes marins. Expérimentateur infatigable, il multiplie les dispositifs artisanaux d’éclairages et de systèmes optiques adaptés à ses observations. Ces expériences n’auraient guère été possibles sans la complicité de Geneviève Hamon, sa compagne et collaboratrice qui consigne tout dans des carnets.

Jean Painlevé, Anémone de mer, 1929, épreuve gélatino-argentique. © Les Documents cinématographiques/ Archives Jean Painlevé
Le film L’Hippocampe (1934) constitue un tournant. Son succès est appuyé par une stratégie de diffusion inédite avec la création de la marque JHP (Jean Hippocampe Painlevé) et une série d’objets, des produits dérivés en quelque sorte, inspirés de l’animal. À l’initiative de Geneviève Hamon, dessins, motifs et pochoirs se déclinent en bijoux, textiles et artefacts décoratifs, prolongeant dans la culture matérielle les formes étranges du monde marin.
Tout le travail de Jean Painlevé est guidé par un même principe : le jeu, se déployant à travers l’expérimentation technique, la mise en scène scientifique et la transmission du savoir. Cette liberté le rapproche des surréalistes qu’il fréquente. Il se lie aussi d’amitié avec Alexander Calder, dont il filme le célèbre Grand Cirque en 1928. Entre laboratoire et imaginaire, l’exposition décline un merveilleux bestiaire animé – un monde où la science, sous l’objectif de la caméra, devient une autre forme de poésie.
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« Jean Painlevé, les pieds dans l’eau », 7 février-31 mai 2026, Musée de Pont-Aven.




