Dans son essai 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil (2013), l’historien d’art Jonathan Crary impute l’affaiblissement, au cours des XVIIIe et XIXe siècles, de la valeur du rêve et de la pensée magique à l’essor du capitalisme industriel : « Les capacités imaginatives que l’on attribuait au dormeur à l’état de rêve subirent une inlassable érosion, et l’on réserva le rôle ambigu du visionnaire à une toute petite minorité tolérée de poètes, d’artistes et de fous. La modernisation ne pouvait pas faire son œuvre dans un monde peuplé d’individus massivement convaincus de la valeur et du pouvoir de leurs propres visions ou voix intérieures. »
La commissaire indépendante Élodie Royer, avec l’exposition « L’Argument du rêve » à la Fondation Pernod Ricard, à Paris, entend donner au songe un espace différent, par-delà les oppositions depuis lors établies entre veille et sommeil, réel et imaginaire, raison et hallucination, vie collective et vie intime. Dans ce cadre, elle invite les artistes Amie Barouh et Chloé Quenum, sans oublier l’historien des idées, spécialiste de la décolonisation des savoirs, Mohamed Amer Meziane, lesquels, tous trois « mobilise[nt] de façon critique le rêve dans leur pratique ». Il ne s’agit guère pour Élodie Royer d’imaginer une exposition sur l’univers onirique et ses thèmes iconographiques, maintes fois traités. Il est davantage question de se souvenir, à l’instar de Jonathan Crary, de la portée anthropologique et sociale du songe autant que de sa capacité à produire des connaissances.
UNE ÉPAISSEUR ENSORCELANTE
La première salle plonge le public dans une atmosphère hypnotique. Amie Barouh (née à Tokyo en 1993) se présente comme l’auteure d’« essais visuels ». Son installation O Suno (2026) est composée de quatre projections vidéo, dont l’une sur un écran à effet miroir et une autre au sol. Elle mêle de façon très émouvante des images personnelles aux archives vidéo de l’activiste rom Gim Furtuna, tournées dans le centre d’éducation pour enfants et adolescents qu’il a fondé à Tirana, en Albanie. La bande-son, quant à elle, fusionne des voix en son direct issues de ces archives, l’interprétation par une voyante japonaise d’un rêve de l’artiste ou encore la lecture d’un poème de Mahmoud Darwich. Durant vingt-cinq minutes envoûtantes, les visions se succèdent – eau qui jaillit, pleureuses qui psalmodient, cheval marchant à rebours du trafic routier, feu qui danse, jeunes époux au regard sombre, enfants fouillant une décharge, curé célébrant une messe, femmes qui chantent dans un bus… Elles racontent autant la beauté et la monstruosité de la vie que l’épaisseur ensorcelante du songe.
Une deuxième section forme une transition avec l’œuvre de Chloé Quenum. Y sont exposés le story-board d’O Suno d’Amie Barouh, combinant peintures, écrits et textes sur papier journal, ainsi qu’une microédition, en collaboration avec la typographe Marie-Mam Sai Bellier, de textes de Mohamed Amer Meziane : « Le lieu des rêves, écrit-il, est aussi l’intervalle entre la vie et la mort, l’être et le néant, ce qui est et n’est pas. Je rêve dans cette zone trouble qui fait imploser toute possibilité de parler, d’être, de stabiliser l’expérience comme quelque chose qui existe.» Enfin, une peinture murale, dont on comprendra qu’elle représente la vue plongeante sur les voies de la gare Saint-Lazare depuis la salle suivante, ouvre une échappée vers l’installation de Chloé Quenum, Tu respires à ma place sans le savoir (2026).
LE MONDE RÉEL BÉGAIE
Dans son travail, Chloé Quenum (née à Paris en 1983) aime à déplacer des éléments propres à une culture (langage, motifs, mobilier, etc.) afin de sonder les effets de ce mouvement sur leur signification, sur les histoires qu’ils portent, sur leur transmission. L’installation qu’elle a élaborée pour la Fondation Pernod Ricard est immersive. Une boucle sonore d’une dizaine de minutes est rythmée par le son d’une respiration profonde, entrecoupée de voix et de notes de musique lancinantes, qui plongent dans un état proche de l’endormissement. Des néons s’allument puis s’éteignent. Leur lumière, devenue blanche, aveugle et rend presque invisible une vidéo projetée au mur. Celle-ci est composée d’images fixes animées par l’intelligence artificielle (IA) : l’eau coule, un homme déambule, détecteur à métaux dans les mains, des paupières se ferment avec lenteur.
Au sol sont disposés des objets créés grâce à une imprimante 3D – des oreillers et des couvertures sans oublier des appuie-nuque inspirés des cultures shona (Afrique du Sud), teke (république du Congo) ou luba (république démocratique du Congo). Munis de détecteurs de présence, ils clignotent lentement au gré de la circulation des visiteurs. S’ils ont en partie perdu leur valeur originelle, évoquant davantage les veilleuses à LED apparues depuis une quinzaine d’années dans les chambres des nouveau-nés, ces appuie-nuque, parfois appelés « supports de rêve », invitent toujours au repos. Une seconde vidéo, elle aussi une photographie activée par l’IA, montre des doigts se refermant doucement, qu’on imagine volontiers être ceux d’un dormeur.
L’intérêt de l’artiste pour le décoratif et le signe transparaît dans le rideau de perles structurant l’espace de l’exposition. Sur celui-ci est repris le dessin des appuie-nuque africains pour les transformer en motifs ornementaux, presque pop. Le monde réel bégaie, troublant le monde du sommeil. À moins que cela ne soit l’inverse. « Fermer les yeux, résume Élodie Royer dans son texte de présentation, accueillir des récits plus abstraits, faire une pause, retenir le rêve; ou autant de gestes et de rencontres qui peuvent en effet se faire ou se défaire dans l’espace onirique, d’un point de vue conceptuel et sensible.»
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« L’Argument du rêve », 17 février-18 avril 2026, Fondation Pernod Ricard, 1, cours Paul Ricard, 75008 Paris.


