Paul McCarthy : SS EE Saint Santa Eva Elf Drawing Sessions 2025 with Lilith Stangenberg
Depuis près de dix ans, Paul McCarthy réalise avec l’actrice Lilith Stangenberg des films et des Drawing Sessions. Après avoir tourné un remake de Portier de Nuit, filmé des scénarios délirants mettant en scène Adolf Hitler et Eva Braun, ils reviennent dans les rôles de Saint Santa et Eva Elf. Dans un décor reproduisant la maison de Blanche-Neige, et sur d’immenses panneaux de carton blanc leur servant de tapis, les deux performeurs se sont livrés durant treize jours à d’intenses séances de dessins. Il en est résulté une installation vidéo en six écrans et de gigantesques dessins. Dans les captations, tournées avec plusieurs caméras, on peut voir l’elfe Stangenberg lire en anglais des extraits de Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier de Vassily Kandinsky, juchée sur une table basse, tandis que Santa McCarthy dessine autour d’elle en position couchée. Avec des pastels gras et des feutres, il trace des visages, des signes, des barbouillages, en poussant des cris, véritablement possédé. Tandis que lui semble vivre dans sa chair tous les conflits intérieurs venus des influences combinées de Disney, de l’histoire de l’abstraction, et du poids de l’héritage fasciste, elle déploie ses qualités d’actrice, en variant les registres, lisant avec détachement ou simulant un orgasme. Mais, avant de goûter à ces performances, le spectateur aura découvert quelques-uns des dessins issus des séances, à commencer par ceux, immenses, qui se trouvent dans la première salle. Dans ceux-ci, les maculations et les nombreuses traces de semelle comptent autant que les têtes, les phallus ou les contenus explicites. La dépense physique, la marque des déplacements donnent à certains une tonalité très sombre et une saisissante présence. Le livre de Kandinsky ou un magazine porno y figurent aussi comme sources d’inspiration. Poussant vers la grande forme, son travail de performeur-cinéaste et de dessinateur, Paul McCarthy porte haut les couleurs d’une sorte de wagnérisme de la régression qui le rend unique et profondément émouvant.
Du 21 mars au 31 mai 2026, Hauser & Wirth, 26 bis rue François 1er, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Danielle Orchard : Borrowed Chord » chez Perrotin, Paris. Photo Claire Dorn. Courtesy de l’artiste et Perrotin
Danielle Orchard : Borrowed Chord
L’univers de Danielle Orchard est peuplé quasi exclusivement de femmes, et celles-ci sont le plus souvent nues. La stylisation apportée au corps, les libertés prises avec les postures et proportions renvoient au Picasso précubiste ou cubiste, tandis que les visages, très semblables, sont d’une facture néoclassique. Ceux-ci dégagent une forme de gravité qui peut être rêveuse ou mélancolique. Plus encore qu’à construire un dialogue avec quelques-uns des pères fondateurs de la modernité, Danielle Orchard semble vouloir donner vie à des nus de peinture, presque des abstractions, pour en faire des créatures ordinaires et contemporaines. Elle met en place une sorte de petit théâtre, en enfermant ses figures dans des intérieurs aux perspectives aplaties et en les portant le plus souvent aux limites de la toile. Lorsqu’elle peint six nus de face ou de dos, Orchard leur donne à tous la même taille, les aligne pour écarter toute visée décorative, et faire éprouver le lien de solidarité qui les unit. Par le choix du cadrage, par des détails et des déformations, Danielle Orchard sait donner à des scènes ordinaires un caractère d’étrangeté. Il y a en particulier un grand nu tête en bas, endormi, qui tient dans sa main en bouquet. Le collant translucide et la marque de sa couture apportent une touche de réalisme, tandis que les seins et le pli du bras dessinent un deuxième visage. L’artiste peut aussi produire des images allégoriques qui, dans leur fantaisie, ne sont pas sans évoquer l’inventivité poétique d’un Max Beckmann. Sa version de l’atelier d’artiste montre une femme nue enceinte qui, avec une lampe électrique, enferme son modèle sculptural dans un cône de lumière. De sa main droite, la peintre tient deux pinceaux croisés au milieu des pages ouvertes d’un cahier ; subtil équilibre entre la mise en scène et l’autobiographie.
Du 14 mars au 18 avril 2026, Perrotin, 76 rue de Turenne, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Emmanuel Massillon : System Structures » chez Bremond Capela. Courtesy de l’artiste et Bremond Capela. Photo Nicolas Brasseur
Emmanuel Massillon : System Structures
Avec une boîte à lettres américaine ouverte d’où dépassent des prospectus immobiliers et des sculptures africaines, et un flacon suspendu qui déverse au sol des centaines de gélules, Emmanuel Massillon donne le ton de « System structures ». Croisant stratégies conceptuelles, street art et esprit cartoonesque, Massillon aborde des sujets graves sans craindre de mêler ironie et empathie. Ce Washingtonien d’ascendance haïtienne est particulièrement bien situé pour observer la réalité sociale américaine. La présence dans l’exposition d’une porte défoncée dans un même élan par trois jambes – celle du militaire, celle du col-bleu et celle du col blanc – montre qu’il est difficile de s’abstraire de ladite réalité. Peints sur toile, les mots « birth » et « risk » font un juste diptyque, et dans un coin de la pièce, un raton laveur empaillé assure de sa protection une statue du Christ. En conclusion d’un parcours qui ressemble à un récit, s’offre à nous une scène d’explosion : un pupitre d’église suspendu à l’envers et vandalisé, d’où s’échappent les feuillets d’un sermon. Au sol sont répandus les effets personnels du pasteur disparu ou soufflé, ainsi que quelques billets de banque. Rien n’impose de donner un sens clair à ce qui peut très bien être une vision ou un rêve. On note que le sermon en est véritablement un, visant à convaincre de la dimension spirituelle du denier.
Comme pour contrebalancer ce coup porté au conditionnement religieux, l’exposition présente aussi une installation inspirée par l’univers carcéral et à l’importance de la conversion à l’Islam chez les noirs emprisonnés. Une colonne de neuf têtes semblables, coiffées d’une calotte africaine, se dresse au-dessus de trois tapis de prières réunis. Face à eux sont accrochés des tableaux peints avec un mélange de savon de prison, de cire d’abeille et de ciment. On y voit des phrases en arabe qui parlent de purification. Sur ce terrain de la religion comme force d’affranchissement, Massillon fait preuve d’une délicatesse certaine.
Du 13 mars au 18 avril 2026, Bremond Capela, 13 rue Béranger, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Ramón Losa : Proliférations » chez christian berst art brut. Courtesy de l’artiste et christian berst art brut
Ramón Losa : Proliférations
Ramón Losa n’a depuis l’enfance cessé de dessiner et de peindre et a très tôt lié et entremêlé l’écriture à ces deux activités. L’acte de naissance de cette vie d’artiste outsider est une rupture avec l’École des Beaux-Arts de Madrid qu’il abandonne après seulement trois mois, signe de son indépendance, avant d’être celui de ses failles psychiques. Ses dessins s’appuient principalement sur des photos de films ou des images de magazines qu’il reproduit à la perfection, selon une technique pointilliste, ou bien par hachurages ou trames complexes. Dans les livres qu’il réalise, il alterne des pages où se reconnaissent des visages d’acteurs et des scènes d’action avec des pages abstraites faites de trames et de constructions labyrinthiques. Ramón Losa dit qu’il est porté vers l’abstraction dans des moments de profonde méditation ou, au contraire, dans des périodes d’angoisse. « Proliférations » nous permet de prendre connaissance de cette œuvre dans toute sa diversité, depuis des pages asémiques aux caractères-formes rigoureusement alignés jusqu’à des peintures horizontales sur carton dans l’esprit du collage. Ramón Losa a visiblement nourri son imagination des montages d’images de la grande presse et des photomontages d’avant-garde. Il construit au marqueur sur des feuilles de rhodoïds de véritables récits visuels avec de multiples fenêtres et des jeux de cadrage. Dans les tableaux, Losa fait preuve d’une singulière habileté dans la façon de lier entre elles différentes scènes et espaces et de varier les manières. La peinture la plus saisissante mêle la vue d’individus de dos sur une barque au milieu d’un lac de montagne, celle de l’accélérateur de particules et, entre les deux, l’image d’un homme de pouvoir suivi par des individus faméliques abrités sous des draps. Sans en avoir la clé, on comprend qu’il s’agit là d’une vision extrêmement construite.
Du 21 mars au 18 avril 2026, christian berst art brut, 3-5 passage des Gravilliers, 75003 Paris




