Mathieu Néouze & Caroline Thieffry - Artwins ont réuni leurs œuvres de Léonard Sarluis au 51 rue Sainte-Anne, dans le 2e arrondissement de Paris, pour une exposition singulière. En rassemblant ce corpus, les deux galeristes ne se contentent pas de remettre en lumière une figure injustement oubliée : ils en restituent l’irréductible étrangeté.
Fils d’un marchand d’art, Léonard Sarluis – né Salomon-Léon – se forme à l’Académie des beaux-arts de La Haye entre 1891 et 1893, où il suscite déjà curiosité et admiration. Sans avoir encore exposé, il a déjà ses connaisseurs, qui saluent la finesse et l’audace de ses œuvres. Son art se déploie à la croisée d’un symbolisme nourri de romantisme noir et d’une bizarrerie prometteuse. Ses dessins révèlent un regard influencé par Henry Fuseli etWilliam Blake, tandis que sa peinture revisite l’héritage préraphaélite. Un autoportrait de 1911 laisse affleurer une délicatesse empruntée à Dante Gabriel Rossetti. Sarluis revendique par ailleurs l’héritage des maîtres anciens – Rembrandt, Pierre Paul Rubens,Titien, Raphaël – et place au sommet Leonard de Vinci, auquel il emprunte son prénom.
C’est à Paris, où il s’installe en 1894, que Léonard Sarluis affirme pleinement son identité. Dans les salons et dîners, sa beauté androgyne fascine : on le décrit comme un Éros antique, capable d’enchanter les femmes comme les hommes. On lui prête une liaison avec Alfred Jarry, qui s’en serait inspiré pour un personnage de Les Jours et les Nuits. Il se rapproche également d’Oscar Wilde, alors exilé à Paris pour ses dernières années. Dans son œuvre, l’ambiguïté de genre constitue l’un de ses terrains d’exploration privilégiés. Son autoportrait en Léda, inspiré de Michel-Ange, en offre l’une des expressions les plus saisissantes. En mars-avril 1896, il expose au Salon de la Rose-Croix aux côtés de Joséphin Péladan, affirmant un idéal résolument opposé au naturalisme d’Émile Zola, nourri de mythe et de religion.
La grande force de cette exposition parisienne réside dans le corpus graphique. Léonard Sarluis s’impose comme un dessinateur d’une inventivité folle, multipliant les techniques dans des compositions aussi foisonnantes que maîtrisées. Se succèdent des mondes jugés ou abandonnés, des figures de tentation et de repentir dans des jeux d’échelle et de cadrage qui rappellent certains artistes anglais, tels que John Hamilton Mortimer. Sa quête mystique le conduit à se convertir au catholicisme en 1920, sans qu’il renonce pour autant à ses origines juives. Durant la Seconde Guerre mondiale, il porte volontairement l’étoile jaune, en signe de fidélité à cette part de son identité.
La série de scènes bibliques, dont la construction laisse imaginer un ensemble pensé pour l’estampe – projet qui, s’il avait abouti, aurait sans doute assuré à l’artiste une plus large reconnaissance – nous plonge dans une atmosphère irréelle. Les visions de Sarluis s’imposent sur les murs de la galerie, tandis qu’à l’entrée, une table invite à se pencher et à manipuler ces feuilles, rapprochant ainsi l’œil des subtils effets de fondu à la pierre noire. L’artiste se donne la mort en 1949, quittant un monde auquel, peut-être, il n’avait jamais tout à fait appartenu.
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« Léonard Sarluis, Singulier Symboliste », du 23 mars au 4 avril 2026, présenté par Mathieu Néouze & Caroline Thieffry - Artwins à la Galerie Ambroise Duchemin, 51, rue Sainte-Anne, 75002 Paris




