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Critique

Martin Parr : chronique d'une planète saturée

Le Jeu de Paume, à Paris, célèbre le photographe britannique récemment décédé à travers le prisme de la crise climatique, pour une rétrospective testament, sous forme d’avertissement.

Zoé Isle de Beauchaine
13 mars 2026
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Martin Parr, Las Vegas, Nevada, USA, 2000, tirage chromogène. © Martin Parr/Magnum Photos

Martin Parr, Las Vegas, Nevada, USA, 2000, tirage chromogène. © Martin Parr/Magnum Photos

Le monde de la photographie perdait en décembre son plus grand hyperactif. Martin Parr (1952-2025) laisse derrière lui une archive de plus de 50 000 images et près de 140 livres publiés. Il fut également éditeur, cinéaste et collectionneur. Parmi ses grandes réalisations, l’ouverture en 2017 de la Martin Parr Foundation, à Bristol, offre un soutien durable à la création photographique britannique. Derrière son sourire facétieux et son flegme se cachait une énergie bouillonnante, qui l’a accompagné jusqu’à ses derniers moments. La veille de son décès, il préparait encore son exposition au Jeu de Paume, à Paris, imaginée de concert avec le directeur Quentin Bajac et sa galeriste Clémentine de la Ferronnière. L’événement au titre équivoque, « Global Warning », propose de parcourir l’ensemble de son œuvre sous l’angle du réchauffement climatique. La première victime de l’absurdité propre au genre humain, que le photographe capturait sans relâche depuis les années 1970, n’est-elle pas en effet la planète ?

Derrière la trivialité et l’aspect divertissant des images, la critique sociale est toujours présente, subtile mais incisive.

DOCUMENTER LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION

Le visiteur est accueilli par une ambiance caniculaire de silhouettes amorphes, grillant au soleil. La planète brûle et les hommes avec. Les plages et baignades sont un sujet récurrent depuis les débuts du photographe. Une des rares images en noir et blanc de l’accrochage montre une piscine bondée du camp de vacances Butlin’s, à Filey, dans le Yorkshire, en 1972. Plus tard, lorsqu’il se consacre à la couleur, cette thématique se mue chez lui en véritable mine d’or, nourrissant le nuancier criard qui deviendra sa marque de fabrique. Ne sachant pas nager, Martin Parr troque la baignade contre des balades photographiques. Se dessine alors une approche que l’on retrouve tout au long de son œuvre : d’un côté, des vues larges encombrées de foules, comme la plage de Mar del Plata, la plus grande station balnéaire argentine, évoquant un numéro d’Où est Charlie ? De l’autre, des cadrages serrés offrant des gros plans étouffants sur des visages, des gestes ou des objets, souvent liés à la production de masse. Cette esthétique de la saturation, formelle et colorée, refuse toute échappatoire à des scènes à la fois drôles et déconcertantes. Les amas de déchets qui ne semblent aucunement perturber les vacanciers rappellent que les océans sont aussi la poubelle des sociétés de consommation.

Dans les années 1980, Martin Parr est l’un des premiers à s’intéresser à la question du consumérisme, favorisé en Angleterre par la politique libérale de Margaret Thatcher. Durant un été à New Brighton, station balnéaire délabrée près de Liverpool, il observe les comportements des classes populaires dans un contexte de loisirs. Les baigneurs y bronzent sur des plages bétonnées, sous l’ombre d’engins de chantier, et dégustent de la junk food, le regard vide, amassés dans une buvette. Ces images chocs, réunies dans The Last Resort (1986), le rendent instantanément célèbre et marquent la naissance d’une nouvelle photographie documentaire britannique en couleurs. L’usage du flash accentue l’acidité chromatique et le réalisme cru des images, alimentant les polémiques, lui que l’on accuse de caricaturer une catégorie sociale à laquelle il n’appartient pas.

Martin Parr tourne alors son objectif vers ses pairs. Dans The Cost of Living (1989), il dresse un portrait incisif du boom de la classe moyenne, qui n’échappe pas à la tentation consumériste, profitant du week-end pour se rendre dans les grands magasins. Plus récemment, il a concentré son attention sur les hautes sphères sociales, immortalisant des courses de pur-sang ou des congrès de millionnaires. Son travail tient de l’anthropologie et s’étend progressivement au reste du globe. En 1992, au lendemain de la chute de l’URSS, il assiste à l’ouverture du premier McDonald’s à Moscou. Quinze ans plus tard, il capture un Émirati examinant un fusil d’assaut sous les yeux d’un vendeur diligent.

UN REGARD DOUX-AMER

Un mur multicolore de détails – donut dans un sachet à l’effigie de Mickey Mouse ou bouche mordant un billet de 100 dollars – pousse le kitsch à son paroxysme. Issu de la série Common Sense (1999), ce patchwork étourdissant se joue des codes de la photographie publicitaire et culinaire. Aux yeux de Quentin Bajac, il constitue l’une des charges les plus féroces contre la société de consommation. Car derrière la trivialité et l’aspect divertissant des images, la critique sociale est toujours présente, subtile mais incisive.

Martin Parr, Benidorm, Spain, 1997, tirage chromogène. © Martin Parr/Magnum Photos

C’est sans doute dans la section consacrée au tourisme de masse que la dénonciation du consumérisme atteint sa forme la plus sidérante. Dans ces clichés d’Occidentaux en vacances au bout du monde, aucun espace naturel n’est épargné. Se dessine également une violente critique du clivage Nord-Sud et de la persistance des rapports coloniaux dans le tourisme contemporain. Tout parle, tel l’homme d’âge mûr assis à la table d’un restaurant à Pattaya, en Thaïlande, un bras enlaçant une « locale », ou ces jeunes Gambiens courant après une voiture de safari, réduits au statut d’attraction par un détail : la main d’un homme les photographiant. La section du parcours sur le rapport au monde animal est tout aussi frappante. Dans les images de Martin Parr, les animaux sont préparés au barbecue, curieusement humanisés ou relégués au rang d’accessoires, révélant là encore le besoin de dominer par la possession, qu’elle soit matérielle ou visuelle. La surabondance d’images et la volonté de tout photographier sont en effet un autre symptôme du consumérisme que souligne le Britannique. L’exposition se conclut sur la question de la relation fétichiste à la modernité, et notamment aux smartphones. Une série d’individus prenant des selfies apparaît comme le dernier clin d’œil de Martin Parr : si ce dernier nous a observés pendant cinquante ans, nous mettons désormais nous-mêmes en scène notre propre absurdité.

Oscillant entre dégoût et tendresse, le visiteur sortira quelque peu sonné de cette exposition qui le confronte sans concession à lui-même. C’est toute la subtilité de Martin Parr : derrière une critique sociale caustique, il n’a jamais sacrifié son humour ni son humanisme. Dans son regard, notre fin du monde devient une fable tragicomique irrésistiblement humaine.

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« Martin Parr. Global Warning», 30 janvier - 24 mai 2026, Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75001 Paris.

ExpositionsLe Jeu de PaumeMartin ParrPhotographie
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