Il happe le regard par son design irréprochable avec sa courbure d’une rare élégance, ses pattes d’une force plastique saisissante, son visage aux orbites creusées et au rictus menaçant. Oscillant entre animalité et anthropomorphisme, un siège cérémoniel (ou duho) des Taïnos, une communauté d’origine amazonienne, a fait le voyage depuis Paris. À l’occasion d’un partenariat avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac, il rejoint les salles lumineuses de la Fondation Clément, à Le François, en Martinique, et l’exposition qu’elle consacre aux peuples autochtones, que le contact avec les Européens condamna aux pires supplices : guerres, maladies, esclavage,dépor-tation, spoliation, acculturation…
« “Aux origines de la Caraïbe. Taïnos & Kalinagos” possède une résonance particulière. Pour la première fois, la Fondation Clément se penche sur les racines les plus profondes de notre archipel, sur les peuples premiers qui ont foulé ces terres, façonné les paysages et semé les premières graines de notre culture. Malgré les tempêtes de l’histoire, leur présence demeure, discrète et tenace, dans les strates de notre quotidien, jusque dans l’œuvre des artistes contemporains », écrit en préambule du catalogue*1 Bernard Hayot, son président.
DES SOCIÉTÉS INTERCONNECTÉES
Si l’exposition qui s’est tenue en 1994 au Petit Palais, à Paris*2, avait levé un premier voile sur le peuple taïno et sa capacité à créer une statuaire et une céramique d’une grande force plastique, celle conçue trois décennies plus tard par l’archéologue et américaniste André Delpuech séduit davantage encore par son ampleur et sa diversité. Présentant plus de 330 œuvres en provenance de 30 institutions culturelles de la Caraïbe, d’Europe et des États-Unis, le corpus embrasse toute l’histoire des nations autochtones des Antilles, depuis leur origine il y a 6 ou 7 000 ans jusqu’à nos jours.
Avant de subir en 1492 le terrible choc que constitua ce qui fut nommé pudiquement du côté européen « la Rencontre », ce sont ainsi de brillantes sociétés connectées entre elles et d’un raffinement extrême qui s’épanouissaient au sein de l’archipel caribéen. Pourtant, que de clichés tenaces allaient entacher leur réputation, comme le note André Delpuech dans le catalogue, faisant d’eux « de simples faire-valoir de la conquête espagnole », exotiques ou ingénus, voire pire, « des cannibales irrécupérables », condamnés, dans le meilleur des cas, à l’esclavage !
À la lumière des toutes dernières découvertes archéologiques conduites dans le chapelet d’îles qui composent les Grandes et Petites Antilles, la présentation de la Fondation Clément détruit cette vision caricaturale et binaire. « Les peuples autochtones insulaires des Antilles partagent de nombreuses caractéristiques avec le continent, en particulier avec les Guyanes et le bassin de l’Orénoque, au Venezuela, dont ils sont souvent issus. En plus de styles de vie comparables, ils ont en commun bien des pans de leurs cultures matérielles comme de leurs us et coutumes […]. En fait, durant toute leur chronologie ancienne le contact n’a jamais été rompu entre l’Amérique du Sud et les Caraïbes », souligne l’archéologue Stéphen Rostain.
UN HÉRITAGE VIVANT
Comme leurs voisins d’Amazonie, les peuples autochtones des Antilles portaient ainsi de flamboyantes parures de plumes, des colliers de perles ou de dents et se peignaient régulièrement le corps à partir des graines du roucouyer pour le rouge et du génipayer pour le noir. Ils utilisaient aussi des tampons de céramique gravés de motifs géométriques (cercles, lignes, points), à l’instar des exemplaires taïnos découverts en République dominicaine et datés entre 1200 et 1500 de notre ère. L’art céramique saladero témoigne également de liens étroits tissés entre les populations insulaires antillaises et les cultures du continent. Réalisés en majorité par les femmes et symboliquement associés au monde féminin, les coupes circulaires ou ovales, les bouteilles, les grands vases et les larges disques employés pour la cuisson du manioc transcendaient leur vocation utilitaire et étaient, selon l’archéologue Matthieu Ecrabet, « intégrés aux rituels religieux et aux échanges commerciaux ».
Le cœur du parcours est consacré aux Indiens taïnos (un terme signifiant dans la langue arawak « bon » ou « noble ») dont la société fortement hiérarchisée et les signes extérieurs du pouvoir ont dû impressionner les Espagnols. Outre un somptueux florilège de duhos (apanages des caciques et des chamanes), la Fondation Clément donne à voir de remarquables haches-sceptres et dagues cérémonielles sculptées dans la pierre, des spatules vomitives accompagnant le rituel de la cohoba (une poudre aux vertus hallucinogènes) ou encore de mystérieuses « pierres à trois pointes » représentant des esprits surnaturels appelés zemis.
On ne saurait enfin occulter l’extraordinaire pouvoir de résilience de ces communautés, dont bien des coutumes et des expressions artistiques ont survécu par-delà les siècles et hors de leurs terres originelles. Le cas des Kalinagos de la Dominique est, à cet égard, exemplaire, souligné par la présence hautement symbolique, lors du vernissage, de leur cheffe Anette Sanford. « Nous sommes 3000 selon le recensement et nous devenons chaque jour plus forts. Nous sommes tous interconnectés dans la Caraïbe. Si nous allons en Guadeloupe, en Martinique, à Porto Rico ou en Guyane, nous voyons des traces de l’héritage et du mode de vie autochtones, qu’il s’agisse de pétroglyphes ou de certains sites qui nous rappellent que nos ancêtres étaient ici depuis des millénaires », interpellait avec émotion la jeune femme arborant avec fierté les parures de son peuple : une coiffe ornée de plumes et un pectoral en perles de toute beauté.
*1 André Delpuech (dir.), Aux origines de la Caraïbe. Taïnos et Kalinagos, Bordeaux, Éditions Hervé Chopin, 2025, 240 pages, 28,50 euros.
*2 « L’Art des sculpteurs taïnos. Chefs-d’œuvre des Grandes Antilles précolombiennes », 24 février-29 mai 1994.
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« Aux origines de la Caraïbe. Taïnos & Kalinagos », 14 décembre 2025-15 mars 2026, Habitation Clément, 97240 Le François, Martinique.




