Erwin Wurm : Tomorrow : Yes
« Tomorrow : Yes » offre un assez large panorama de l’œuvre d’Erwin Wurm. Dans la trentaine de pièces rassemblées se trouvent des One Minute Sculptures, ces poses performées converties en dur ; des Box People, ces corps parallélépipédiques dépourvus de têtes ; des Mind Bubbles, ces bulles de bande dessinée sur pattes ; et, en plus grande quantité, des Substitutes. Ces derniers sont des personnages représentés par leur seul vêtement, à taille réelle ou démesurément agrandis, avec le volume d’un corps ou bien aplatis. Le bronze ou l’aluminium dans lequel ils ont été convertis leur permet de se tenir debout. Parmi ce peuple de statues, Balzac apparaît comme une sorte de synthèse entre les One Minute Sculptures et les Substitutes. Haut de plus de 3 m, en fonte d’aluminium, le statufié disparaît sous un tas de vêtements et d’accessoires, ne laissant voir que ses jambes. C’est un hommage rendu à Rodin qui a ouvert la voie de la sculpture moderne à partir d’une empreinte de robe de chambre, et peut-être une façon de sourire du risque d’emphase qui guette tout créateur.
Dans la lignée des véhicules déformés et réinventés par Erwin Wurm, Star est un voilier de régate en forme de boomerang, idéal pour tourner en rond sur les lacs. Quant à School, c’est une maison très étroite abritant une salle de classe et dans laquelle le visiteur est invité à pénétrer. Aux murs sont placardés d’authentiques affiches, couvertures de journaux, protège-cahiers d’écolier anciens, témoignages d’une France fière de son empire colonial. D’autres documents, qui ne s’affichaient pas eux dans les écoles, parlent de la passion pour Staline ou de la fascination pour Mao. Cette école, c’est pour Erwin Wurm l’incarnation de la sculpture comme moule et l’idée de l’enseignement comme modelage des esprits. Les visions exposées sont dépassées, en principe. Balzac, Star, School, soit trois âges et trois aspects de la sculpture, qui sont tous empreints d’un désenchantement ironique.
Du 17 janvier au 11 avril 2026, Thaddaeus Ropac, 69 avenue du Général Leclerc, 93500 Pantin

Vue de l’exposition « Valerio Nicolai : Ex Sorella » chez Emanuela Campoli, Paris. Photo Rebecca Fanuele. Courtesy de l’artiste et Emanuela Campoli
Valerio Nicolai : Ex Sorella
Valerio Nicolai met sa connaissance et sa maîtrise des techniques traditionnelles au service d’un jeu subtil entre peinture pure et peinture d’idées, que celle-ci soit surréaliste ou conceptuelle. Dans la galerie sur rue sont réunis six tableaux qui ont pour caractéristique commune de présenter dans un de leurs bords une tête qui nous regarde. Les fonds sur lesquels se détachent ses têtes peuvent représenter des murs, des rideaux, ou rien du tout. Ces têtes sont comme des acteurs qui soulèveraient le rideau pour évaluer la salle. Pour marquer le caractère illusionniste, les tableaux sont protégés par un double cadre dit caisse américaine.
Dans la galerie à l’étage, l’artiste délivre d’autres jeux plus ou moins parodiques. On y voit un ensemble de cinq dessins très peaufinés, des portraits de nonnes coiffées d’une guimpe ; le dessin central étant plus majestueux, plus lumineux. Le tout ressemble à une série à thème de nature documentaire. Un peu plus d’attention nous fait remarquer qu’il s’agit de visages masculins, et que ceux-ci paraissent vus à travers des décors passe-tête.
Les tableaux offrent des vues d’intérieurs désertés. Sur un vieux canapé brun, légèrement oblique, un cercle de lumière apporté par le soleil s’impose comme un point d’attraction que l’on hésite à qualifier de spirituel (Sole sul Divano). Dans un appartement aux murs roses et lépreux, de grands morceaux de coton font des nuages sur la moquette et de celle-ci un ciel inversé (Cielo senape). Sur un mur ocre, quatorze interrupteurs électriques de tous styles forment un médaillon (Sbadati Illuminati). Le mur reflète les jeux de la lumière et des traces de doigts entourent et couvrent les interrupteurs. Un dispositif et des manipulations absurdes qui n’auraient pour seule raison d’être que de fournir la matière d’un brillant morceau de peinture.
Du 26 février au 3 avril 2026, Emanuela Campoli, 4-6 rue de Braque, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Ali Kaeini : Missed Mist » chez NIKA Project Space à Romainville. Courtesy de l’artiste et NIKA Project Space. Photo Aleksei Kostromin
Ali Kaeini : Missed Mist
Iranien vivant à Brooklyn, Ali Kaeini a conçu les œuvres de « Missed Mist » comme une réflexion sur la façon dont la censure a, dans l’Iran d’après la Révolution, pu marquer des styles et des esthétiques nouvelles. Sans se référer à des films ou à des œuvres réelles, ses compositions faites de pièces de tissus teintées et cousues font voir des images à demi effacées (le brouillard du titre). Les couleurs sont pâles, comme passées, et des silhouettes d’objets de musée y figurent comme des « métaphores pour le corps déplacé ». S’inspirant de la calligraphie persane et de la façon dont les calligraphes ont pu représenter des figures animales ou humaines avec des mots, il invente sa propre ligne. Dans ses peintures sur tissus ou ses dessins sur papier, Ali Kaeini joue à confondre les traits qui marquent les courbes d’un corps féminin, les lignes d’ombre, et celles qui ressemblent à une écriture. Un corps nu ocre clair émerge de l’eau mais son buste est envahi par des arabesques grises et une figure ronde et rose, proche du smiley, est plaquée sur son visage. C’est un érotisme qui fait des instruments de la censure un ferment, un piment peut-être même.
D’autres toiles dégagent une vision mélancolique, comme celle où l’on voit un bougeoir mural marqué du lion persan, ou cette autre où un oiseau ressemblant à la paire de ciseaux (du tailleur ou du censeur ?) se niche dans l’embrasure d’un mur. La toile en apparence la plus sereine associe des peintures de cygnes gris sur fond rose dans un esprit extrême-oriental et des fleurs rouges en tissus cousues sur la toile vaguement pop. C’est l’image d’un monde flottant entre des cultures.
Du 11 janvier au 11 avril 2026, NIKA Project Space, 43 rue de la Commune de Paris, 93230 Romainville

Vue de l’exposition « Pace Taylor : This House is on Fire » chez Double V Gallery à Paris. Courtesy de l’artiste et Double V Gallery. Photo Grégory Copitet
Pace Taylor : This House is on Fire
Pace Taylor dessine au pastel sec et au crayon graphite, dans des tons délicats, des scènes intimes avec un mixte de réalisme et d’extravagance. Queer, trans et autiste, il dit condenser dans ses œuvres « des années passées en tant que témoin – et parfois voyeur.euse des relations des autres ». « This House is on Fire », titre de l’exposition, est aussi celui d’un dessin où l’on devine le feu plus qu’on ne le voit. Ce que l’on voit avant tout, c’est une tête réunissant une face, un profil et trois bouches, plus ou moins rattachés à un corps d’un rouge et d’un rose intense coupé à hauteur du ventre. C’est une vision quasi filmique de passion, voire de fureur, une façon d’habiter un corps et d’être hors de lui. Et comme en écho à cette image, Taylor s’est dans un autre tableau inspiré de l’affiche française du film Carrie pour manifester véritablement le feu. Les mutations du corps apparaissent comme un thème récurrent dans cette nouvelle série d’œuvres, où l’artiste fait preuve d’une étonnante faculté narrative. Dans Study, un corps féminin bodybuildé fait face à un miroir où l’image réfléchie pourrait être la sienne ou celle d’un autre. Autour, des haltères et des magazines pour hommes font un décor, alors qu’un poing tendu et fermé surgit à hauteur de son sexe. Picture it dépeint une scène de voyeurisme sans que l’on puisse dire combien de corps se trouvent donnés en spectacle. Avec Scylla Dreaming (Mad Dogs), Taylor s’inspire d’Ovide pour figurer un corps post-cubiste débordant littéralement d’une sorte de fenêtre, et sur le côté des chiens hurlants derrière une autre fenêtre. C’est la peinture mythologique qui s’invite dans un salon pour affirmer une identité trans.
Du 31 janvier au 14 mars 2026, Double V, 37 rue Chapon, 75003 Paris




