Les questions de la liberté et de l’enfermement sont à l’origine de la vocation artistique de Nicolas Daubanes – fils d’ouvriers, né en 1983, il connaît par ailleurs intimement l’aliénation par le travail et sa violence. Le monde carcéral se trouve au cœur de son œuvre depuis près de deux décennies. L’artiste a créé ses premiers dessins à la limaille d’acier sur papier aimanté au cours des années 2010. Le choix du matériau est capital. Il fait écho à l’omniprésence du métal dans l’architecture et l’aménagement des prisons autant qu’à la poudre produite par le prisonnier s’il limait les barreaux de sa cellule. Cette pratique introduit une forme de précarité dans le dessin, qu’un simple frottement de la main suffirait à effacer. Pourtant, l’aimantation résiste mieux au temps que l’encre, sensible aux assauts de la lumière. Ces dernières années, Nicolas Daubanes a développé d’autres techniques graphiques singulières, comme la gravure sur verre à l’acier incandescent.
DES ARBRES ET DES BARREAUX
L’exposition « Ombre est lumière » s’ouvre dans le vaste espace de la nef du Panthéon, à Paris, avec deux immenses dessins de 4 mètres de haut par 11 mètres de long, exécutés à la poudre d’acier aimantée. Le premier, dans la partie nord du bâtiment, représente une forêt : celle qui entoure aujourd’hui le seul camp de concentration nazi à avoir été édifié sur le territoire français, à Natzweiler-Struthof (Bas-Rhin). Les troncs, se mêlant aux colonnes du Panthéon, dissimulent un mirador. Ils évoquent aussi l’arbre de justice, motif documenté dès l’époque celte, auprès duquel étaient traditionnellement rendus les verdicts. Dans la partie sud de la nef, une seconde composition fait face à ce dessin. Elle figure l’arche de la clairière dite « des fusillés » au Mont-Valérien, à Suresnes, où plus d’un millier de résistants et d’otages ont été exécutés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur l’œuvre, des coulées en limaille en masquent l’entrée, à la manière d’un voile jeté sur ce qui ne peut être montré.
Puis, dans le transept de l’édifice, Nicolas Daubanes a conçu deux installations. La première, Prison de Montluc à Lyon, bâtiment cellulaire, associe un polyptyque à la poudre d’acier aimantée, monté sur un échafaudage métallique. L’artiste donne ici à voir, à l’échelle 1 et par le jeu des portes ouvertes et fermées, les trois niveaux de la prison militaire du régime de Vichy, réquisitionnée en 1943-1944 par les Allemands et devenue un lieu mémoriel. Un paysage tranquille réunit quant à lui dessins à la limaille, gravures sur verre et photogrammes qui forment un panorama d’architec-tures coercitives (l’abbaye royale de Fontevraud dans le Maine-et-Loire, le village fortifié de Mont-Dauphin dans les Hautes-Alpes, etc.) et de sites marqués par la guerre (le champ de bataille de Fleury-Devant-Douaumont dans la Meuse, le bois à proximité de la grotte de la Luire dans le Vercors, etc.).
Enfin, dans la salle réservée à la maquette du Panthéon par l’architecte Jean-Baptiste Rondelet, Nicolas Daubanes présente une réduction de l’édifice semblable à un ossuaire, réalisé non pas en ivoire comme à l’époque médiévale, mais en résine dentaire, moyen de rappeler son histoire : celle de l’église bâtie sous Louis XV pour abriter les reliques de sainte Geneviève avant de devenir, en 1791, le monument funéraire dédié aux « Grands Hommes ».
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« Ombre est lumière. Mémoires des lieux », 19 novembre 2025 - 8 mars 2026, Panthéon, place du Panthéon, 75005 Paris.




