Sophie Taeuber-Arp : La règle des courbes
La reconnaissance de Sophie Taeuber-Arp (1889-1943) comme une figure de premier plan dans l’histoire de l’abstraction reste suffisamment récente pour inspirer aux historiens et aux chercheurs de nouvelles lectures et pistes d’interprétation. L’exposition couvre la totalité des aspects de l’œuvre depuis les compositions verticale-horizontale, jusqu’aux ultimes dessins faits de lignes ondoyantes, en passant par les reliefs en tondo et les Échelonnements. Par le choix opéré, et dans le texte du catalogue, Briony Fer, la commissaire, met l’accent sur l’importance des gabarits et des instruments de traçage dans les compositions de Sophie Taeuber-Arp. Pas de place chez elle pour le dessin à main libre, non plus que pour l’aléatoire. Il existe une continuité entre l’enseignement reçu à la Debschitz-Schule – école expérimentale d’arts appliqués à Munich –, son activité d’enseignante à Zurich qui l’occupera jusqu’en 1930, et sa volonté de faire entrer l’ornement dans l’art construit. La peinture, le graphisme et le design allaient de pair chez elle et sa façon de faire entrer l’art dans la vie consistait à transférer ses motifs dans l’architecture (l’Aubette à Strasbourg) et l’objet (le sac à perles).
Le perroquet, cet instrument qui permet de tracer des courbes irrégulières, va occuper une place centrale dans tout un pan de sa production et être mis en valeur comme motif. Comme l’écrit Briony Fer : « C’est là un paradoxe majeur de son travail : plus il devient organique, plus l’artiste s’appuie sur des éléments de traçage comme les perroquets pour réaliser ses dessins ». Avec eux, elle questionne l’espace négatif et l’espace positif, et réalise l’importante série des Coquilles ou Coquillages qui inspire aussi bien dessins que reliefs. Parmi tant d’invention et d’expérimentations, on redécouvre un Collage à éléments d’objets (1938). Sur une feuille de carton métallisé sont disposés des cercles de carton colorés, certains porteurs de phrases, et des cercles de papier abrasif, union du travail et du langage, de la sensation et de l’idée.
Du 17 janvier au 7 mars 2026, Hauser & Wirth, 26 bis rue François 1er, 75008 Paris. Commissaire : Briony Fer

Vue de l’exposition « Yu Nishimura : Threshold » chez Crèvecœur. Courtesy de l’artiste et Crèvecœur. Photo Martin Argyroglo
Yu Nishimura : Threshold
Yu Nishimura est reconnu comme l’un des peintres importants du Japon d’aujourd’hui. Répartie dans les différents espaces de la galerie Crèvecœur, « Threshold » offre un point de vue étendu sur son œuvre, l’occasion d’y reconnaître des constantes mais aussi d’y relever une diversité d’approches dans la construction d’un tableau. Aplatissement de la perspective, fusion de la peinture et du dessin, fluidité des couleurs, transparence et superposition des figures se retrouvent dans la plupart de ses œuvres. Dans les espaces de la rue de Beaune, on voit en plus de nombreuses œuvres sur papier, des tableaux puissamment colorés et lumineux, tandis que dans ceux de la rue des Cascades, ce sont des tons passés et une plus grande simplification dans l’expression.
Offering est une grande toile horizontale. Elle montre un intérieur, un grand mur de briques d’un rouge vif au-devant duquel se détache un homme endormi sur une banquette dans des tons clairs ; son corps est translucide, son volume à peine esquissé. À un peu moins d’un tiers du tableau, en partant de la droite, une ligne de séparation coupe en deux les jambes du dormeur. Toujours dans cette partie droite du diptyque, d’une teinte plus lumineuse, on aperçoit un paysage à travers une fenêtre. Ce dernier est inspiré d’une image « d’un petit cimetière chinois à Yokohama, où repose la grand-mère de l’artiste », un « endroit chéri et familier ». Cette ouverture sur ce lieu peint de mémoire produit un effet de basculement et place le dormeur entre deux mondes. Puisque « Threshold » signifie seuil, gageons qu’il en est question ici.
C’est un autre effet de flottement que l’on observe dans Planktos. Le tableau est divisé horizontalement en deux grands aplats de couleur, ocre brun pour la partie basse et ocre clair pour la partie haute. La partie basse est couverte de motifs évoquant algues, pierres, bois flottés. Entre les deux parties se trouve une fine bande d’azur pour signifier l’océan et sur cette bande sont dessinées les silhouettes de deux hommes promenant un chien, silhouettes dédoublées suggérant aussi bien l’esquisse que le mouvement. La couleur imprègne légèrement la toile comme une teinture, et les figures ne sont là que pour faire la liaison et donner la mesure de l’homme. Aussi transparente et tremblée que soit cette présence, elle suffit à transmettre le sentiment de l’infini.
Du 12 décembre 2025 au 7 février 2026, Crèvecœur, 9 rue des Cascades, 75020 Paris ; 5 & 7 rue de Beaune, 75007 Paris

Vue de l’exposition « Victoire Inchauspé, Armoires vides » chez Jousse Entreprise. Courtesy de l’artiste et Jousse Entreprise. Photo Max Borderie
Victoire Inchauspé : Armoires vides
« Armoires vides » : sous ce titre emprunté à Annie Ernaux, Victoire Inchauspé nous invite à un parcours à travers la mémoire qui ressemble à un conte initiatique. Aux murs sont accrochées neuf plaques de bronze, plaques qui portent l’empreinte des manipulations de l’argile, ainsi que celle de fleurs qui y ont été insérées. Ces pièces, l’artiste les considère comme autant de reliques, de témoignages, de ces instants de création. Dans la première salle, on remarque une colonne vertébrale en verre disposée sur une base au sol, et à l’intérieur d’une étagère une main de verre tenant un mouchoir brodé. Dans la deuxième salle, on découvre sur un moniteur un film montrant la tête d’un cerf sur le point de s’endormir. Le film est très court, diffusé en boucle, et il est difficile de s’en détacher.
En pénétrant dans la dernière salle, on a l’impression que les choses se mettent en place. On y trouve posée sur une étagère une autre main de verre, mais celle-ci porte des abeilles. On y voit aussi une lourde armoire métallique dépouillée de ses vitres, dont les portes sont largement ouvertes et qui contient deux tournesols en bronze. Dans un autre coin de la pièce, se tient la sculpture en terre crue d’un très jeune enfant assis et penché sur le tournesol qu’il porte dans sa main. Point d’interrogation ou réponse ? Sans posséder le sens plein de ce récit spatial, on se laisse prendre au jeu des échos et des rappels.
Du 15 janvier au 21 février 2026, Jousse Entreprise, 6 rue Saint-Claude, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Dominique Fung : Where the Feast Outlived its Guests : A Table That Remembers », Massimo De Carlo - Pièce Unique. Courtesy de l’artiste et Massimo De Carlo - Pièce Unique
Dominique Fung : Where the Feast Outlived its Guests : A Table That Remembers
Canadienne aux origines hongkongaise et shanghaïenne, Dominique Fung puise dans les objets du passé, ceux de sa culture en particulier (bronzes, céramiques), la matière de compositions riches et extravagantes.
Pour « Where the Feast Outlived Its Guests : A Table That Remembers », Dominique Fung a réuni deux tableaux : A Table Laid Of Bronze Spirits, et A Table Set for a Low Tide. Les deux œuvres sont inspirées des peintures de banquet hollandaises des XVIe et XVIIe siècles, et dépeignent deux tables riches d’objets, de fruits et de boissons une fois les invités partis. Ce sont des natures mortes presque traditionnelles avec la présence remarquable de bronzes chinois. La présence de poissons flottants fait souffler un vent d’étrangeté. L’image est inspirée des sculptures de poissons de jade de la période des royaumes combattants, ainsi que d’une « dualité linguistique "yu" signifiant à la fois poisson et abondance chaque année ». Ces natures mortes d’un âge d’or hollandais rappellent un temps d’abondance et d’échanges internationaux. La part de fantastique est le reflet d’un point de vue autre. La fête qui survit aux invités est aussi une lecture et une interprétation du festin. Fung peint ses fonds obscurs dans une palette riche et les peint grassement en laissant bien visible la marque de la brosse. Ces tables sont porteuses d’histoires, qui vont bien au-delà d’un simple repas, fût-il fastueux. Sur l’une d’elles les poissons paraissent surgir comme des flots, tandis que sur une autre une corbeille semble littéralement échouée dans la nappe. De l’apparente vanité, on s’élève vers une réflexion plus large sur la nature des échanges internationaux et certaines routes coloniales.
Du 20 janvier 2026 au 31 janvier 2026, Massimo De Carlo - Pièce Unique, 57 rue de Turenne, 75003 Paris

Robert Barry : For the exhibition the gallery will be closed
« The Gallery will be closed » est un célèbre statement de Robert Barry mis en application en mars 1969 à la Eugenia Butler Gallery à Los Angeles. N’ayant d’existence que sur le carton d’invitation, c’est une œuvre phare de l’art conceptuel. Selon l’artiste, trois ou cinq jours suffisent pour rendre l’action effective, avec pour seule contrainte de choisir une période où la galerie est normalement ouverte. L’œuvre a connu quelques actualisations avec de légères variations dans la formulation. « For the exhibition the gallery will be closed » est sa première actualisation parisienne.




