En l’espace de quelques semaines, depuis sa réouverture le 27 novembre 2025, le musée Bonnat-Helleu, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), a vu défiler près de 25 000 visiteurs. Cette affluence exceptionnelle traduit bien l’attente du public et des amateurs avertis après quatorze années de fermeture. « J’ai observé les gens ressortir avec le sourire. De nombreux basques m’ont dit que cela avait valu la peine de patienter si longtemps », glisse Jean-René Etchegaray, le maire de la ville et président de la communauté d’agglomération du Pays basque. Cet ancien avocat a été alerté au printemps 2011 par Vincent Ducourau, le conservateur en chef puis directeur de l’institution de 1975 à 2011, que la grande verrière du musée, soufflée par une tempête, risquait de s’effondrer. « J’ai été appelé vers minuit et ai constaté que l’infiltration d’eau coulait à quelques centimètres d’une œuvre de Pierre Paul Rubens », se remémore celui qui était alors adjoint au maire de Bayonne, chargé de la culture.
Un musée agrandi
Pourquoi une telle durée de fermeture ? À Colmar (Haut-Rhin), par exemple, trois années de travaux (2012-2015) avaient suffi pour que le musée Unterlinden double sa surface totale et refonde son parcours ainsi que la présentation de ses collections.
Obtenir le soutien des collectivités publiques a été l’un des premiers obstacles auxquels l’institution a dû faire face. « Du temps était nécessaire pour vérifier qu’une ville moyenne comme Bayonne [55 000 habitants] était capable de supporter un tel poids financier, soit plus de 30 millions d’euros », précise le maire. Les fouilles entreprises par l’Institut national de recherches archéologiques préventives ont été un autre frein. Elles ont mis au jour les vestiges d’un ancien couvent dominicain enfouis sous l’école élémentaire mitoyenne du musée, que celui-ci a annexée afin de doubler sa superficie. « Nous avons dû construire une nouvelle école dans ce même quartier du Petit Bayonne pour que les élèves poursuivent leur scolarité », indique l’édile.
À cela s’ajoute la présence d’infiltrations d’eau sous les bâtiments de l’institution liées à la proximité d’une rivière, la Nive, et d’un fleuve, l’Adour. « Ainsi que nombre d’autres aléas : changements de majorité, modifications architecturales et envolée du coût des matériaux en raison de la guerre en Ukraine », énumère Barthelemy Etchegoyen Glama, lequel est à la tête du musée Bonnat-Helleu depuis février 2025, après avoir été, pendant trois ans, le conseiller de Laurence des Cars, la présidente-directrice du musée du Louvre, à Paris.
En juin 2016, l’agence d’architecture bordelaise Brochet Lajus Pueyo remportait le concours lancé par la Ville. Il s’est ensuite écoulé sept ans entre la passation des marchés et la réalisation des travaux. La réhabilitation et l’agrandissement des lieux ont coûté 29 millions d’euros, financés par la Ville de Bayonne à hauteur de 14 millions et par l’État à hauteur de 6 millions. La communauté d’agglomération du Pays basque a versé 2,5 millions, et la Région Nouvelle- Aquitaine 2 millions. La restauration de 958 œuvres a, quant à elle, nécessité 4 millions d’euros.

Vue de la salle 20, musée Bonnat-Helleu, Bayonne.
Courtesy du musée Bonnat-Helleu. Photo Alexandra Vaquero
Une collection repensée
Le musée des Beaux-Arts de Bayonne (our en savoir plus : Dominique
de Saint Pern, Le Musée Bonnat-Helleu. Un vrai roman, illustration de Laurence de Vellou, Bayonne, musée des Beaux- Arts et Société des amis du musée Bonnat-Helleu, 2024) a ouvert en 1901 dans un bel immeuble en pierre de taille, élégant et clair, construit pour héberger la collection donnée à sa ville natale par le peintre Léon Bonnat (1833-1922). Portraitiste parmi les plus recherchés de son époque, celui qui a immortalisé l’élite politique, culturelle et financière de la IIIe République (de Victor Hugo à Adolphe Thiers) a consacré une bonne partie de sa fortune à constituer une importante collection d’art entre 1880 et 1900. Cet ensemble a été légué en 1922 aux musées nationaux (2 500 œuvres sont inscrites sur les inventaires du Louvre) avec l’obligation de les déposer à Bayonne. Il est composé de 3 000 pièces, dont 379 peintures (parmi lesquelles 21 signées de Pierre Paul Rubens et d’autres de Francisco de Goya, Bartolomé Esteban Murillo, Le Greco, Jean-Auguste-Dominique Ingres, etc.), 610 sculptures, 60 objets d’art... Surtout, il comporte 1 792 dessins exceptionnels, aux noms prestigieux (Michel-Ange, Raphaël, Albrecht Dürer, Antoine van Dyck, Théodore Géricault, Jacques-Louis David ou encore Eugène Delacroix), en faisant l’un des trente plus beaux cabinets de dessin au monde. L’ensemble est alors abrité au sein du musée, qui prend le nom de Bonnat, et est inauguré en 1923. En 2011, il accolera celui de Helleu après le legs de la famille du peintre. C’est cette magnifique collection, complétée par celles du peintre et graveur Paul César Helleu (1859-1927), de l’amateur Antonin Personnaz (1854- 1936) et du marchand d’art Jacques Petithory (1929-1992), que le public redécouvre aujourd’hui sur plus de 3 000 m2.
L’institution transformée, lumineuse grâce à ses grandes verrières et ses larges fenêtres, est désormais ouverte sur la ville, avec une cour intérieure, un espace de restauration et une boutique accessibles sans billet d’entrée. Situé géographiquement dans les marges, à quatre heures de train de Paris et deux heures de route de métropoles comme Bordeaux, Toulouse ou Bilbao (Espagne), le musée Bonnat-Helleu mise sur ses chefs-d’œuvre pour attirer 60 000 visiteurs par an – contre 30 000 avant la fermeture. Son nouveau dispositif scénographique et son accrochage renouvelé faisant la part belle au cœur et à la sensibilité devraient également séduire un large public. Le parcours chronologique permet en outre de réfléchir à quelques questions phares sur la représentation (au rez-de-chaussée), la fonction sociale de l’art (au premier étage) ainsi que la manière de voir afin de s’approprier sa propre histoire (au second étage). « Nous avons fait le choix de proposer aux visiteurs un musée de l’émotion le plus accessible et le plus généreux possible dans lequel on pénètre non par la raison ni par le discours savant, mais par le rapport sensible, direct et immédiat aux œuvres », explique son directeur.
En témoigne notamment la galerie des Corps, véritable carrousel visuel et émotionnel de corps idéalisés, érotisés, héroïques ou souffrants, nus ou habillés, dépeints dans des œuvres allant de l’Antiquité au XXe siècle, parmi lesquelles le visiteur déambule, à l’image de la galerie du Temps au Louvre-Lens. « Il s’agit d’une présentation très contemporaine qui parle aux femmes et aux hommes de notre époque, à l’heure de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux. C’est aussi une invitation à nous regarder autrement », glisse Hélène Ferron, la directrice des collections. Cette volonté d’accrocher et d’éduquer le regard se retrouve dans le grand et astucieux mur de peintures du XIXe siècle situé au second étage. Ce mur, avec ses œuvres placées à double hauteur, adopte le même langage visuel que la grille d’images d’Instagram.
Le musée Bonnat-Helleu repensé reste grand ouvert sur le monde extérieur. À travers un géant à l’effigie de Léon Bonnat, il dansera dans les rues de la ville, en juillet 2026, lors des fêtes de Bayonne, les carnavals et autres mascarades qui font la richesse du Pays basque. Après l’enthousiasme provoqué par la réouverture, deux expositions temporaires annuelles (« Les Mythologies pyrénéennes, basques et universelles » à l’été 2026) ainsi qu’une programmation scientifique et culturelle soigneusement élaborée prolongeront la dynamique amorcée dans le but d’attirer toujours plus de visiteurs.
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Musée Bonnat-Helleu, 5, rue Jacques-Laffitte, 64100 Bayonne, mbh.bayonne.fr



