Les pierres que collectionnait Roger Caillois ne sont pas des pierres précieuses, mais des pierres curieuses. Des pierres qui ont « toujours couché dehors », écrit-il, « des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur la planète refroidie, quand elle eut la fortune d’y éclore ». En somme, Caillois collectionnait des fragments du monde. Il y voyait des paysages façonnés par un unique architecte, un peintre millénaire nommé le temps. Ce sont ces univers en miniature, issus de sa collection, que propose de découvrir l’exposition « Rêveries de pierres : poésie et minéraux de Roger Caillois » à l’École des Arts Joailliers de Paris.
Dans la collection de l’écrivain, les pierres ne se distinguent ni par une hiérarchie gemmologique ni par leur valeur marchande. Une agate peut compter autant qu’un diamant, dès lors qu’elle révèle un monde. Ce qui fascine Caillois n’est pas la beauté au sens classique, mais la puissance formelle du minéral : des lignes qui se sont formées seules, des aplats qui évoquent des paysages, des structures qui donnent l’impression d’avoir été pensées – alors que nul n’avait pensé à elles. Cette recherche met en tension les notions de nature et de culture, de hasard et d’organisation, de matière brute et d’écriture.
Dans L’Écriture des pierres, justement, le poète ne se livre pas à une simple rêverie ornementale : il déplace la question du sens. Et si le monde, bien avant l’homme, avait déjà produit des formes lisibles ? C’est ce que Caillois nomme des « pierres à image ». Dans la constitution de sa collection, il s’amuse avec les analogies et les ressemblances : il voit dans une agate du Brésil « une explosion nucléaire au-dessus de l’Océan », un poulpe dans une autre, des forêts vaporeuses, un château ou une entrée de grotte dans certaines paésines de Florence. Face à un œil bleu pétrifié dans l’agate et le quartz, le visiteur peut s’interroger si la nature n’est pas toujours la plus inventive, et nos imaginations, simplement, éperdument attentives.

Agate. Probablement Rio Grande do Sul (Brésil). Paris, Muséum national d'histoire naturelle, collection de minéraux et gemmes, cliché François Farges
L’exposition est l’occasion de révéler les derniers écrits de Roger Caillois, découverts par François Farges, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et commissaire de l’exposition, dans les archives de l’écrivain conservées à la médiathèque Valery-Larbaud à Vichy. Publié chez Gallimard, l’ouvrage, intitulé Pierres Anagogiques, fait dialoguer les textes poétiques inédits de Caillois et les photographies de pierres issues de sa collection, l’ensemble étant éclairé par l’approche scientifique de François Farges.
Devenu académicien, Roger Caillois fit décorer le pommeau de son épée d’une moldavite, dite « pierre de l’espace tombée sur la Terre », transformant ainsi l’objet cérémoniel en fragment du cosmos. Jean Vendome composa également pour lui une Croix du Sud formée de cinq diamants, faisant écho au titre de la collection qu’il dirigeait chez Gallimard.
Ce rapport au minéral invite moins à chercher une interprétation qu’à rappeler une évidence : rien dans le monde ne s’adresse à nous, bien que celui-ci nous affecte.
Regarder ces pierres aujourd’hui, c’est accepter une dépossession. Accepter que le sens ne nous appartienne pas entièrement. Que la beauté puisse surgir sans intention. Que le monde, parfois, écrive sans nous.
--
« Rêveries de pierres : Poésie et minéraux de Roger Caillois », jusqu’au 29 mars 2026, L’École des Arts Joailliers, avec le soutien de Van Cleef & Arpels, Hôtel de Mercy-Argenteau, 16 bis boulevard Montmartre, 75009 Paris




