Deux mots résument l’œuvre du peintre John Singer Sargent (1856-1925) : vélocité et flamboyance. Avec le temps, pourtant, sa virtuosité éclatante lui vaut d’être accusé de céder à la facilité. En 1905, lors de sa dernière participation au Salon parisien, le critique Robert de Montesquiou se souvient du « vertige » que le Portrait de Madame X (1884) avait suscité quelques décennies plus tôt, estimant que l’artiste avait depuis délaissé sa voie « pour de brillantes variations et de faciles effets ». Ce Portrait de Madame X auquel fait référence le célèbre dandy marque ainsi la fin d’une époque dans la carrière du peintre : celle des débuts fulgurants à Paris. C’est cette période d’invention qu’explorent les commissaires Caroline Corbeau-Parsons et Paul Perrin avec l’exposition « John Singer Sargent. Éblouir Paris », présentée au musée d’Orsay, à Paris, en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art, à New York.
Un portraitiste prometteur
L’artiste appartient à la race des prodiges. L’éblouissement qu’il provoque est à la mesure de sa précocité. Né en 1856 à Florence de parents issus de la bourgeoisie du Massachusetts et exilés en Italie, John Singer Sargent passe son enfance à parcourir l’Europe. À 17 ans, il fait ses premières armes à l’Accademia di Belle Arti de Florence, avant de s’installer avec sa famille à Paris en mai 1874. Cette année-là, il manque de peu la première exposition impressionniste organisée chez Nadar. La capitale française est alors en effervescence artistique. Mais John Singer Sargent n’est pas un Américain à Paris comme les autres. Il parle et écrit couramment le français – et quatre autres langues –, excelle dans la pratique du piano et, familier de la culture européenne, s’intègre avec aisance à la vie artistique et mondaine.
L’aisance, justement, pourrait bien être le mot qui définit le mieux le jeune homme. À 18 ans, il s’inscrit à l’atelier du portraitiste à succès Carolus-Duran, tout en réussissant parallèlement le concours d’entrée à l’École des beaux-arts de Paris. Conscient du talent de son élève, le maître l’autorise à peindre son effigie – une toile qu’il présente au Salon de 1879 et qui consacre son premier triomphe. En 1881, il obtient la médaille de deuxième classe avec le Portrait de Madame Ramón Subercaseaux. Cette reconnaissance lui assure désormais un accès direct au Salon, sans qu’il ait à se soumettre au jury.
L’exposition s’ouvre sur ses œuvres d’apprentissage : études, huiles et nus académiques, qui révèlent sa prodigieuse maturité. Son incroyable Étude de buste à Lille (vers 1877), longtemps attribuée au Verrocchio ou à Raphaël, témoigne d’un raffinement rare. Le spectacle de cette miraculeuse alchimie fascine, laquelle, en apparence contre nature, unit la fraîcheur de la jeunesse à la dextérité la plus chevronnée. L’artiste manifeste très tôt une attention profonde aux maîtres anciens, en particulier Frans Hals et Diego Velázquez (qu’il copie au Museo del Prado, à Madrid, en Espagne), ainsi qu’une vive admiration pour Édouard Manet. À 26 ans, il peint son chef-d’œuvre, El Jaleo (1882), où la danse endiablée d’une gitane mêle l’impétuosité propre à John Singer Sargent à un réalisme proche de celui d’Édouard Manet. À la manière d’Edgar Degas, l’éclairage ascendant, comme sur une scène de théâtre, renforce la tension dramatique. Hélas absente des cimaises, l’œuvre est toutefois évoquée dans une alcôve consacrée à la projection d’un court film, offrant un temps de respiration dans le cheminement rythmé de la visite.
Cultiver les éclats
Si la virtuosité tend à lasser une fois ses ressorts dévoilés, le parcours de l’exposition prouve l’inverse : chez John Singer Sargent, elle ne se réduit jamais à une simple démonstration de maîtrise, mais se nourrit d’un ingrédient décisif dans sa recette de l’éblouissement – l’imprévisible. Le tableau Les Jardins du Luxembourg (1879) en offre un exemple. Telles des appoggiatures dans une partition, des éclats lumineux surgissent sur la toile par touches d’or incandescent dans les reflets de l’eau, les lanternes, les buissons fleuris, sur l’éventail d’une jeune femme, jusqu’au minuscule point de cendre brûlante au bout de la cigarette d’un gentleman. John Singer Sargent sait capter le regard : il l’attire vers ces détails impromptus, le retient, et pousse le visiteur à s’approcher pour tenter de comprendre ce qui le magnétise. Les sujets les plus inattendus, John Singer Sargent les puise dans ses voyages. De son séjour à Tanger, il rapporte notamment Fumée d’ambre gris (1880). Dans un patio immaculé, une jeune femme hiératique, maquillée au khôl et au henné, parée de bijoux berbères en argent, capture les effluves d’un brûleur d’encens. Tout en monochrome, le traitement des blancs rappelle les défis techniques relevés par son aîné, Lawrence Alma-Tadema.

John Singer Sargent, Fumée d’ambre gris, 1880, huile sur toile, Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts).
Courtesy du Clark Art Institute
Les paysages de John Singer Sargent se lisent comme de véritables portraits des éléments naturels : rivières scintillantes, terrasses ombragées, mers calmes ou déchaînées. Ses portraits, eux, ouvrent sur d’étranges univers esthétiques où le raffinement décoratif s’insinue jusque dans les moindres objets. Le peintre travaille avec un traînard, pinceau à poils longs trempé dans le pigment liquide. Sa touche fluide et rapide fond ainsi les subtilités du détail dans la matière picturale, comme dans le portrait de Madame Édouard Pailleron (1879). Affublée d’un fourreau de satin noir, sa présence paraît presque incongrue, campée dans le pré. L’arrière-plan verdoyant, parsemé de crocus, rappelle celui des Dindons de Claude Monet, exécuté en 1877 pour le collectionneur Ernest Hoschedé. Si John Singer Sargent ne connais- sait probablement pas ce décor au moment de son portrait, la touche de Claude Monet plane néanmoins dans certaines de ses fulgurances. L’Américain expose d’ailleurs en 1885 aux côtés de plusieurs membres du groupe impressionniste chez Georges Petit, puis retrouve la même année Claude Monet à Giverny où il le peint en plein travail. Ce dernier lui rendra aussi visite en Angleterre en 1887.
John Singer Sargent éprouve une aversion pour le banal, ainsi que le souligne son amie, l’essayiste Vernon Lee. Laquelle évoque également son « amour inavoué pour les styles d’élégance les plus extraordinaires » ainsi que pour « les types de beauté inhabituels ». Toute son ingéniosité sophistiquée atteint son apogée dans le Portrait de Madame X. Épouse de l’homme d’affaires Pierre Gautreau, Virginie Amélie Avegno (« Madame X ») est une figure marquante de la vie mondaine parisienne. Sa beauté atypique fascine le peintre, qui l’invite à poser pour lui. La composition sobre et la palette sombre – robe de satin noir et fond brun – soulignent la sensualité des parties de peau laissées dénudées. De profil, sa posture assurée transforme Madame X en femme fatale inaccessible. Présenté au Salon de 1883, le portrait provoque un scandale aux allures de succès. John Singer Sargent lui-même déclarera plus tard qu’il considère cette œuvre comme « la meilleure chose qu’il ait jamais faite ». En 1886, l’artiste américain s’installe à Londres. « Au seuil de sa carrière, remarque Henry James, il n’a déjà plus rien à apprendre. » À 30 ans, après une décennie parisienne fondatrice, il a devant lui – n’en déplaise aux critiques – toute une vie pour peindre, explorer et éblouir.
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« John Singer Sargent. Éblouir Paris », du 23 septembre 2025 au 11 janvier 2026, musée d’Orsay, esplanade Valéry-Giscard-d’Estaing, 75007 Paris.



