« Je ne suis pas un yakuza » répète un jeune homme échoué, au bout de la nuit tokyoïte, dans une discothèque de Roppongi – quartier aux deux visages, affairé le jour, dissolu la nuit –, et ce, avant de dévoiler, couvrant la majeure partie de son dos, un somptueux tatouage, lequel, plus éloquent que toute parole, prouve exactement le contraire. En prenant cette antiphrase pour titre de son ouvrage, c’est aussi la face nocturne du pays du Soleil-Levant que Clélia Zernik choisit de mettre en exergue, celle où l’on échappe à soi-même, comme dans l’inversion de son propre reflet, l’un de ces envers ou revers, donc, qu’elle aime à repérer et à explorer, voire à imaginer.
Éprouver le Japon
En trente et un courts chapitres, au style enlevé, parfois même allègre, comme autant de coups de projecteur ou de sonde, elle condense, par touches, quelque dix années de vie et de recherche passées, presque en parts égales, entre la France et le Japon ; elle tricote ensemble – une maille à l’envers, une maille à l’endroit – le sensible et les concepts, soit des anecdotes, observations, impressions et réflexions nourries de philosophie, de littérature, de cinéma et d’art contemporain.
À ces descriptions-analyses de situations vécues, tantôt banales, voire clichées, tantôt insolites ou cocasses, succède un itinéraire bibliofilmographique qui en forme comme le sous-texte ou, mieux, la doublure. S’y croisent des auteurs japonais (de Mishima Yukio à Araki Hirohiko, le créateur du manga Jojo’s Bizarre Adventure, en passant par Kawabata Yasunari et Murakami Haruki) et des chercheurs occidentaux ayant écrit sur le Japon (d’Augustin Berque à Michaël Ferrier), des artistes et des cinéastes (Ozu Yasujirō, Mizoguchi Kenji, Kurosawa Akira, Wim Wenders, Apichatpong Weerasethakul et, bien sûr, Chris Marker). De ce dernier, Le Dépays (1982) avec ses deux séquences d’images et de textes qu’il s’agit, selon son auteur, de « prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon » fournit non seulement l’exergue du présent ouvrage, mais aussi une manière de boussole à la désorientation.
Comme un refrain ou une ritournelle, Clélia Zernik court pour éprouver le Japon en tant que « surface plate », tout en prisant les occasions où elle perd pied, telle Alice passant de l’autre côté du miroir. Et si elle cherche avant tout à saisir là un trait de ce « revers du monde » que, dans ce pays qui la fascine, on peut parfois « toucher un peu du doigt », elle décrit plus largement encore le voluptueux vertige du déphasage où, étant ailleurs comme chez soi, l’on se découvre soi-même hors de soi.
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Clélia Zernik, Je ne suis pas un yakuza, Trocy-en-Multien, Éditions Conférence, 2025, 112 pages, 21 euros.
