Critique
Expositions

L’appel du Grand Nord de Jean Paul Riopelle

Le musée des Beaux-Arts de Montréal met en lumière le rôle essentiel d’André Breton et du collectionneur français Georges Duthuit dans la découverte des arts polaires par le peintre canadien. Une connaissance qu’il ne cessera d’approfondir au contact des peuples autochtones.

« Voyez quelle justification ces objets apportent à la vision surréaliste, quel nouvel essor même ils peuvent lui prêter. Ce masque esquimau figure le cygne qui conduit vers le chasseur, au printemps, la baleine blanche (le cygne, ici, réduit à la tête et au col, sort de la bouche de la baleine). Est-ce cela, oui ou non, la poésie telle que nous continuons à l’entendre ? » L’homme qui profère cette imprécation n’est autre qu’André Breton, à la fois mentor, gourou et grand prêtre, qui règne sans partage sur les arts et les lettres en ce milieu du XXe siècle.

Jean Paul Riopelle, Pangnirtung (triptyque), 1977, huile sur toile, musée national des Beaux-Arts du Québec. © Succession Jean Paul Riopelle/Socan (2020). Photo MNBAQ, Idra Labrie

À ses côtés, tout un aréopage d’artistes, de collectionneurs et de poètes (Max Ernst, Robert Lebel, Yves Tanguy, Isabelle Waldberg…) se prend de passion pour ces arts d’un Grand Nord plus fantasmé que réel. Parmi eux, le peintre canadien Jean Paul Riopelle (1923-2002), installé en France depuis 1947, découvre avec éblouissement la collection constituée par le pape du surréalisme lors de son exil à New York, pendant la Seconde Guerre mondiale. Acquise auprès du marchand Julius Carlebach, une ribambelle de masques yupiks auréolés de plumes et d’artefacts de la côte nord-ouest du Pacifique est ainsi exposée sur les murs du petit appartement de la rue Fontaine, à Paris, comme autant de passeurs de rêves, de cadavres exquis…

« Ensauvager son œil et son Pinceau »

Par un jeu espiègle du destin, c’est donc à des milliers de kilomètres de son Canada natal, et par l’entremise d’un cénacle d’intellectuels et de collectionneurs parisiens, que Riopelle s’abreuve à l’imaginaire du Grand Nord pour « ensauvager son œil et son pinceau ». Dès lors, l’artiste n’aura de cesse d’interroger la production plastique des peuples autochtones pour revivifier son inspiration, dilater l’espace de ses toiles et conférer à ses œuvres une dimension mystique. Non content de trouver en Pierre Loeb (le marchand, entre autres, d’Henri Michaux et d’Antonin Artaud) un soutien financier, Jean Paul Riopelle s’immerge dans les écrits de l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss comme dans ceux de Marius Barbeau, son homologue canadien.

Willie Seaweed, masque xwéxwé, avant 1952, bois, peinture, fibre de coton, Museum of Anthropology, Vancouver. Courtesy UBC Museum of Anthropology. Photo Kyla Bailey

L’artiste n’aura de cesse d’interroger la production plastique des peuples autochtones pour revivifier son inspiration, dilater l’espace de ses toiles et conférer à ses œuvres une dimension mystique.

Même s’il est adoubé par Breton en personne (qui lui décerne le titre honorifique de « trappeur supérieur »), le peintre fréquentera davantage l’historien d’art et théoricien Georges Duthuit, qui lui ouvrira les portes de sa fabuleuse collection et le présentera à son beau-frère, Pierre Matisse – fils du peintre et fondateur d’une importante galerie à New York. Ainsi, loin d’être anecdotique, l’aventure parisienne de Riopelle a des allures de « révélation » au sens chamanique du terme. Admirés dans les musées ou les appartements de ses amis, les masques à transformation de Colombie britannique comme les trognes hallucinées des peuples d’Alaska hanteront ses visions et féconderont de façon durable et souterraine l’ensemble de sa production. « C’est ainsi que mes Esquimaux viennent de France », résumera joliment l’artiste en mars 1983.

Le retour aux sources

Néanmoins, il serait fallacieux, voire réducteur, de présenter les années parisiennes, fussent-elles initiatiques, comme l’unique source d’inspiration « nordique » du peintre. Bien que Riopelle résidât et travaillât principalement en France de 1947 à 1974, les immensités neigeuses de son pays natal ne quittèrent jamais totalement son esprit et ne cessèrent d’imprégner fortement sa production. Pour cet homme épris de nature sauvage, amateur de pêche et de chasse, l’imaginaire du Grand Nord s’incarne alors dans des compositions zébrées de blizzards, hantées de masques totémiques ou de créatures chimériques au faciès de hibou (érigé en double de l’artiste). Dans un joyeux melting-pot, Riopelle croise et mixe ainsi ses lectures, ses expériences et ses fantasmes pour forger un territoire nordique qui lui est propre.

Claude Duthuit, Jean Paul Riopelle en Arctique, juillet 1977, photographie noir et blanc, archives Yseult Riopelle. © Succession Jean Paul Riopelle/Socan (2020). Photo archives Yseult Riopelle

Lors de ses pérégrinations en compagnie de son ami Champlain Charest au cœur des paysages canadiens, l’artiste découvre la grandeur majestueuse des terres polaires, le quotidien scandé de rituels des peuples autochtones, tels ces jeux de ficelle des Inuits qui lui inspireront, à l’aube des années 1970, des toiles d’une audace folle. Faisant directement allusion au livre de l’ethnologue français Jean Malaurie paru en 1955, la série Le Roi de Thulé (1973) évoque, quant à elle, les gravures réalisées en 1963 par Henri Matisse pour illustrer l’ouvrage Une fête en Cimmérie de Georges Duthuit. Mais, là où le peintre français s’était inspiré d’un ensemble de photographies pour saisir, en quelques traits, les expressions, souvent souriantes, des hommes et des femmes inuits, l’artiste canadien préférera renouer avec la sévérité hiératique des visages gravés sur les roches par les Dorsétiens, les premiers peuples de l’Arctique. Striées, hachurées, semblant surgir de la nuit des temps, ces faces hallucinées composent un théâtre d’ombres des plus marquants…

« En Arctique, rien n’est net »

Mais c’est peut-être dans sa sublime série Icebergs que Riopelle atteint le paroxysme de sa « nordicité ». Annotées de ses propres commentaires, des cartes postales envoyées à sa compagne, l’artiste américaine Joan Mitchell, reflètent le choc ressenti par le peintre devant les paysages grandioses qu’il découvre en 1977 dans la région de Pangnirtung (île de Baffin, Nunavut). « C’est sûr que si j’étais parti à la mer en Méditerranée, je ne serais pas revenu avec ces peintures-là, mais en Arctique, rien n’est net. Tout n’est pas noir et blanc. […] Les icebergs sont extraordinaires à voir, comme des champignons blancs qui fondent, qui se transforment, qui se placent autrement jusqu’à ce qu’ils trouvent un nouvel équilibre », confie ainsi l’artiste. Dans une économie de moyens sidérante, Riopelle signe ici son dernier ensemble majeur de tableaux peints à l’huile, immense opéra cosmique, aux confins de l’abstraction.

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« Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones », jusqu'au 12 septembre 2021, musée des Beaux-Arts de Montréal, 1380, rue Sherbrooke Ouest, Montréal, Québec, H3G 1J5, Canada.

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Andréanne Roy, Jacques Des Rochers et Yseult Riopelle (dir.), Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, Québec, éditions scientifiques du MBAM, Milan, 5 Continents éditions, 288 pages, 45 euros.