Critique
Biennale de Venise

À Venise, une biennale onirique et féminine

Titrée « Le lait des rêves » en référence à un livre pour enfants de Leonora Carrington, l’exposition internationale conçue par Cecilia Alemani ouvre de nouvelles perspectives dans une histoire de l’art restée trop longtemps figée.

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Le pavillon international de la Biennale de Venise lors du preview de la 59e édition, le 20 avril 2022. Photo : Stéphane Renault

L’édition 2022 de la Biennale de Venise pourrait rester comme un tournant dans la longue histoire de la manifestation. Guidée par sa volonté de « créer une constellation de significations qui vont un peu au-delà de la grande histoire de l’art », tel qu’elle le déclarait dans l’entretien publié dans notre mensuel The Art Newspaper Édition française, Cecilia Alemani a conçu une exposition qui rebat les cartes comme rarement dans cette grand-messe internationale. La commissaire le fait en donnant une place inédite aux femmes, d’horizons et d’époques diverses – du surréalisme jusqu’à de jeunes artistes contemporaines.

Alors que depuis quelques décennies les grands musées classiques accueillent également des créateurs actuels, cette biennale n’hésite pas à remettre en perspective une histoire de l’art longtemps figée dans le marbre en y incluant à travers une capsule historique des artistes femmes restées à la marge, qui font désormais figure de modèle pour la jeune génération. Cet espace muséal dévoile des œuvres de Eilen Agar, Ithell Colquhoun, Lise Deharme et Rachilde, aux côtés de noms plus célèbres, Claude Cahun, Leonor Fini, Leonora Carrington, Dorothea Tanning ou Remedios Varo, jusqu’à Toyen, actuellement à l’honneur au musée d’art moderne de Paris.

Une sculpture d’Andra Ursuta devant des œuvres textiles de Rosemarie Trockel. Photo : Stéphane Renault

Passée l’entrée où trône l’imposant éléphant de Katharina Fritsch, qui rappelle Toni, le pachyderme connu dans les années 1890 comme le « prisonnier des Giardini », la première grande salle donne à voir une confrontation très réussie entre des œuvres textiles de Rosemarie Trockel et les sculptures cristallines d’Andra Ursuta.

Plus loin, les peintures hautes en couleur et l’aérienne installation Pueblo de Altares de la Chilienne Cecilia Vicuña, installée à New York, voisinent avec les sculptures en fibre de chanvre de l’Indienne Mrinalini Mukherjee. La grande peintre et pastelliste portugaise Paula Rego se voit quant à elle consacrer une salle entière, dont une pièce éminemment théâtrale mêlant peintures et poupées de chiffons.

L’imposant éléphant de Katharina Fritsch à l’entrée du pavillon international dans les Giardini. Photo : Stéphane Renault

Autant d’artistes qui, au fil du parcours dans le pavillon international, réservent moult découvertes, à rebours de l’accumulation des grands noms du moment – exercice encore trop souvent pratiqué ailleurs. Cette biennale se veut défricheuse, sans pour autant oublier des figures aussi reconnues que Miriam Cahn ou Nan Goldin. La photographe américaine présente ici Sirens, son premier montage vidéo réalisé avec des extraits de films.

L’exposition rend justice au rôle des artistes femmes dans le courant abstrait – Sonia Delaunay, Carla Accardi, Vera Molnar – et dans la capsule « Technologies of Enchantment » réunissant des œuvres de l’op art – Laura Grisi, Dadamaino, Marina Apollonio...

La performance est présente au centre d’une grande installation de Louise Lawler – No Exit (2022) –, avec Encyclopedia of Relations de la chorégraphe et artiste roumaine Alexandra Pirici, déjà remarquée à Art Basel en 2019. Les minorités sont tout aussi en vedette avec les dessins aux crayons de couleurs et encre sur papier de l’artiste du Nunavut Shuvinai Ashoona ou Gabrielle L’hirondelle Hill, originaire des territoires canadiens de Musqueam, où vivent les peuples Squamish et Tsleil-Waututh.

L’Arsenale propose un parcours moins structuré en comparaison de l’installation au cordeau dans le pavillon international. La sculpture monumentale Brick House (2019) de Simone Leigh, qui représente les États-Unis dans les Giardini, accueille les visiteurs. Suit plus loin l’installation d’humus immersive et labyrinthique Earthly Paradise (2022) de la Colombienne Delcy Morelos. Les peintures du Brésilien Jaider Esbell, défenseur des droits des indigènes et avocat de la lutte contre la crise écologique, décédé en 2021, allient abstraction et représentations animales dans un écho inattendu avec l’art aborigène. Kapwani Kiwanga présente de son côté l’installation Terrarium, conçue pour « Le lait des rêves » – un espace délimité par de grands voiles colorés. Aux sculptures organiques de Marguerite Humeau, à rapprocher des acryliques sur papier de Tatsuo Ikeda, succède le triptyque Pisser de Louise Bonnet. Tout au bout de la corderie, Barbara Kruger a créé une installation in situ avec écrans vidéos qui vient clore cette partie du parcours.

Wu Tsang, « Of Whales ». Photo : Stéphane Renault

Plus loin, dans une autre ambiance, la nature investit l’espace dans l’installation de Precious Okoyomon produite pour la biennale To See the Earth Before the End of the World, titre issu d’un poème d’Ed Robertson. Le long d’un bassin de l’Arsenale, Wu Tsang présente, avec le support de VIVE Arts, Of Whales, une installation vidéo en réalité virtuelle, inspirée de Moby Dick d’Herman Melville, imaginant en temps réel l’univers des abysses. Une touche poétique au diapason de cette biennale sous le sceau de l’onirisme.

59e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, intitulée « Le lait des rêves », du 23 avril au 27 novembre 2022, Giardini et Arsenale, Venise.