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Kader Attia : « Le pouvoir politique n'a aucune idée de ce qu'est être un artiste plasticien »

Kader Attia s’exprime sur son expérience du confinement, sa vie et ses projets bouleversés par l’irruption du Covid-19. Livrant sa vision du « monde d’après », il lance aussi un appel pour sauver La Colonie, le lieu qu’il a créé à Paris.

et comment avez-vous vécu le confinement mis en place pour enrayer la propagation du coronavirus ?

Je l’ai vécu à Berlin, où, après la fermeture de notre espace parisien, La Colonie, je suis rentré retrouver ma famille et le lieu où je travaille. Dans cette ville, la situation a été très acceptable, toutes les règles de distanciation sociale devant bien sûr être appliquées. Mais la possibilité de sortir en restant distants les uns des autres a rendu ce moment bien plus vivable qu’à Paris, je pense, étant donné les échos que j’en ai eus. D’autant plus que Berlin est une ville très verte, et qu’y marcher est très agréable.

Kader Attia. © Camille Millerand

Quel impact a eu la crise sur votre existence, vos projets ?

La crise actuelle s’est effectivement fait sentir sur le calendrier, ma situation matérielle, et bien

AUJOURD’HUI, C’EST UNE NÉCESSITÉ ÉCONOMIQUE DE TOUT FAIRE MOI-MÊME

évidemment psychologique. Tout d’abord, tous mes projets ont été déplacés ou annulés : colloques, expositions collectives et personnelles. Jusqu’à aujourd’hui, l’exposition personnelle qui devait avoir lieu en avril à Sesc Pompeia, à São Paulo, au Brésil, est sans cesse repoussée. D’un point de vue matériel, le fait de n’avoir aucune acquisition depuis un moment, c’est-à-dire déjà bien avant cette période, a rendu les choses très difficiles avec la crise, par exemple la production de nouvelles œuvres, comme le film que j’essaie de faire actuellement. Car les films coûtent cher – même lorsque l’on filme seul sans équipe, comme je le fais. Le manque de rentrées d’argent me pose de gros problèmes de paiement de mes assistantes et des locaux dans lesquels j’habite et travaille – même si dans mon cas, ce n’est pas très lourd, puisque je n’ai que deux assistantes, dont une à mi-temps.

Comment réagissez-vous face à ces difficultés ?

Avec une trésorerie devenue peau de chagrin, les contraintes de la maintenance d’un studio au quotidien m’amènent à repenser mon mode de fonctionnement. Cela n’est pas trop difficile : déjà, à l’origine, je ne sous-traitais quasiment pas la production de mes œuvres. J’ai toujours adoré la matière et travailler manuellement lorsque je crée, en particulier pour les sculptures. Aujourd’hui, c’est une nécessité économique de tout faire moi-même. Peu importe le temps que cela prend, j’y trouve un certain plaisir.

Estimez-vous que les arts visuels sont moins considérés et aidés que dautres domaines culturels, tels que l’audiovisuel ou le spectacle vivant ?

Au vu des récents discours du gouvernement français et de la disproportion des aides dont bénéficient d’autres corps de métiers, je trouve que les artistes sont invisibles aux yeux du pouvoir. En particulier, bien sûr, les plasticiens et les auteurs. Le pouvoir politique n’a aucune idée de ce qu’est être artiste plasticien… Il y a un réel manque de compréhension de ce statut, et un certain déni de la difficulté d’en vivre.

Kader Attia, The culture of Fear: an invention of evil, 2013. Vue de l’exposition Kader Attia et Jean-Jacques Lebel, "L’un et l’autre", Palais de Tokyo, 2018. Courtesy de l’artiste & Galerie Nagel Draxler. Photo : André Morin © ADAGP, Paris 2018

Quels sont vos besoins en tant qu’artiste, quelles mesures attendez-vous ?

J’attends que l’on reconnaisse officiellement le statut de l’artiste comme étant celui d’un chercheur. Un chercheur qui, quel que soit son domaine de recherche, fait avancer la pensée humaine, l’histoire, la science, la politique, etc. Que l’on finisse par comprendre que l’artiste n’est pas inutile à la société, mais bien au contraire, qu’il ou elle lui permet, comme les acteurs d’autres domaines de la création humaine, de voir au-delà de l’horizon. Et pour cela, la société doit lui garantir un revenu minimum, de manière à ce que, si il ou elle ne vend pas d’œuvres, il ou elle puisse au moins se loger et se nourrir.

J’ATTENDS QUE L’ON RECONNAISSE OFFICIELLEMENT LE STATUT DE L’ARTISTE COMME ÉTANT CELUI D’UN CHERCHEUR

Cette crise est aussi un révélateur de la précarité et des inégalités. Comment voyez-vous la situation des artistes en France, en comparaison d’autres pays ?

Votre question est importante, mais je ne peux parler que de ce que je connais, à savoir la France et l’Allemagne. D’après ce que j’ai entendu, en Allemagne les aides ont été très rapides et supérieures à celles débloquées en France, bien que le fond attribué ait été très vite épuisé. En France, les aides sont totalement insuffisantes et inadaptées à la situation particulière des artistes.

Quelles réflexions vous inspire la situation actuelle ?

Ce virus viendrait d’un animal – pangolin ou chauve-souris. Cette confrontation entre la nature à l’état sauvage et l’humain semble être une réponse à la colonisation de ces espaces vierges et reculés, confrontant nos modes de vie avec des zones où l’homme n’a rien à faire… Je continue de croire qu’il y a une sorte de force de la nature à vouloir réparer les blessures répétées que l’être humain lui inflige depuis plusieurs siècles, et que cette destruction a pris une tournure catastrophique de nos jours. D’où la nécessité et l’urgence d’entrer dans la transition écologique, qui, avec le numérique, est la seconde révolution du XXIe siècle à appréhender intelligemment si nous voulons survivre…

Malheureusement, toutes les injustices qui existaient avant l’arrivée de la pandémie ont été accentuées : la pauvreté, la misère psychologique, économique, sociale. Alors que l’être humain est un animal social par nature, qui aime se raconter des histoires, nous voilà contraints à une distance sociale. Et pire encore, à utiliser entre nous des écrans, des algorithmes, et toutes sortes de machines qui nous font vivre des relations par procuration. Je ne souhaite pas, pour autant, tourner le dos au digital. Au contraire, ce qui m’intéresse, c’est comment nous réapproprier la promesse de liberté que le numérique apportait lors de son avènement.

J’ai créé La Colonie, à Paris, dans le but de rassembler autour de réflexions publiques, de débats, de conversations qui permettent de créer du lien social. Or, aujourd’hui, ce lieu qui était un formidable espace de rencontres et de partage des connaissances risque de disparaître. La Colonie ne reçoit aucune aide et ne vit que de son bar, fermé depuis le 12 mars. Mais nous devons continuer à payer le loyer, le personnel, et tout ce qu’il y a autour. Nous sommes au bord de la faillite. Nous ne pourrons jamais nous relever, à moins de trouver un ou plusieurs mécènes qui nous aident à renflouer les pertes.

Conférence-débat à La Colonie © Sandra Nicolle

Cette crise donne-t-elle naissance à de nouveaux projets ou, au contraire, passée la sidération, vous laisse-t-elle dans un état d’inertie, de blocage ?

Cette crise n’est pas en soi inspirante. Elle renforce mon intérêt pour des aspects de la société qui me semblent ne pas être assez développés dans l’art et dans la politique. Par exemple, la dimension psychologique de l’impact de cette crise m’intéresse aussi

DEPUIS DEUX MOIS, J’AI LA SENSATION DE M’ÊTRE RETROUVÉ

bien par rapport à notre relation à l’espace social que par rapport à l’espace intime. Elle m’intéresse aussi beaucoup d’un point de vue existentiel. Pourquoi avons-nous besoin de gigantisme pour exprimer l’intime ? Pourquoi les biennales ? Pourquoi les foires d’art contemporain immenses ? Pourquoi traverser la planète en avion pour aller participer à une conférence ? Tout cela me semble dépassé aujourd’hui. Il y aura après cette crise un sentiment d’inertie en effet nécessaire pour pouvoir justement profiter de l’ombre dans laquelle elle nous a poussés. Car s’il est une chose qui me fait réfléchir maintenant, c’est la nécessité de se retirer dans l’ombre pour créer. Que ce soit écrire, dessiner, peindre, réfléchir ; inventer dans l’ombre, à l’ombre…

Comment appréhendez-vous les mois à venir ?

Dans un flou total, économiquement surtout, pour ce qui est de La Colonie qui, sauf miracle, vous l’avez compris, ne devrait pas finir l’année… À titre personnel, je continue mon travail – je ne sais rien faire d’autre – mais en faisant beaucoup moins de choses.

Cette expérience va-t-elle changer vos pratiques ?

Non, si ce n’est que je ne vais plus travailler avec des équipes sur des installations coûteuses à réaliser ou des films, mais des recherches et œuvres qui demandent moins de coûts de production, de déplacements, d’assistants, plus de manière artisanale, ce qui me plaît davantage en fait… Car c’est ce que je fais depuis deux mois, et j’ai la sensation de m’être retrouvé.

Kader Attia, vue de l’exposition du Prix Marcel Duchamp 2016. © Centre Pompidou, Georges Meguerditchian

Quels enseignements, selon vous, devons-nous tirer de cette crise sanitaire mondiale ?

La corrélation qui articule nos économies, nos psychés, nos politiques, nos croyances (en la science), n’est qu’une illusion… Nous sommes bien vulnérables…

Quel rôle peuvent jouer les artistes dans un tel contexte ?

Je ne peux pas parler pour les autres car chaque artiste est un univers à part entière, mais, en ce qui me concerne, à travers ma pratique artistique, mon engagement éthique (je n’ai pas dit politique), il me semble évident de rappeler que, comme disait le grand historien Alphonse Dupront : « Le passé est ». Il est et sera toujours là… Les erreurs du passé doivent nous servir à inventer un monde meilleur. C’est pour cela que je travaille sur la réparation depuis plus de 10 ans, ou que la réparation me travaille, sans jamais avoir trouvé la sortie du tunnel. Nous revenons toujours à la réparation.

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La prochaine exposition personnelle de Kader Attia ouvrira à la Kunsthaus de Zürich le 20 août. Elle est la seule dont la date est définitivement confirmée à ce jour.