Analyse
Expositions

Pourquoi Bruce Nauman reste une source d'inspiration pour les jeunes artistes

Alors qu’une rétrospective dédiée à l’artiste américain âgé de 78 ans a ouvert à la Tate Modern, à Londres, trois artistes évoquent l’influence durable de son travail à leurs yeux.

L’un des clichés des communiqués de presse des expositions de créateurs d’un âge certain est de dire qu’ils sont « parmi les artistes les plus influents travaillant aujourd’hui ». Dans le cas de l’Américain Bruce Nauman, il est difficile de le contester.

Bruce Nauman, Clown Torture (1987), vidéo. © Bruce Nauman / ARS, NY and DACS, London 2020, courtesy Sperone Westwater, New York

Cette semaine, les artistes vivant et travaillant à Londres auront la chance de pouvoir explorer plus en profondeur le travail de Bruce Nauman à la Tate Modern, dans sa première rétrospective britannique depuis 20 ans. Ces artistes succèdent à d’autres générations qui ont été marquées par le riche corpus de l’Américain. Aujourd’hui âgé de 78 ans, il n’a jamais cessé d’être un précurseur influençant d’autres créateurs, et ce dès ses débuts, alors qu’il n’était alors qu’un étudiant en art. Mary Heilmann a ainsi reconnu sa dette envers la pratique radicale de Nauman alors qu’il étudiait encore à l’Université de Californie à Davis, au milieu des années 1960. Et son influence a été constante au cours des décennies qui ont suivi. Des artistes aussi divers que Mike Kelley et Isa Genzken, Jenny Holzer, Ragnar Kjartansson et de nombreux Young British Artists, dont Damien Hirst et Tracey Emin, ont reconnu l’influence de Nauman sur leur pratique.

Bruce Nauman, Walking in an Exaggerated Manner Around the Perimeter of a Square (1967-1968). Courtesy of EAI, NY ; © ARS, NY and DACS, London 2020

LA CLÉ DE CETTE FASCINATION EST LA DIMENSION INSAISISSABLE DE SON OEUVRE

La clé de cette fascination durable est la dimension insaisissable de son œuvre : alors que les pièces de Nauman sont traversées par une même rigueur et leur côté épuré, les formes qu’elles prennent – vidéo, performance, néon, sculpture, son – et leurs significations sont multiples. Cette « insaisissabilité » oblige les artistes à faire preuve d’imagination et à mener une réflexion sur son travail, mais aussi à rechercher des dimensions similaires dans leur propre pratique. Trois artistes témoignent de l’influence qu’exerce sur eux Bruce Nauman.

Adham Faramawy

Adham Faramawy. Courtesy of the artist

« Je pense que la première pièce de Bruce Nauman que j’ai vue était la photographie Self-Portrait as a Fountain (1966-1967). J’avais environ 14 ans et elle m’a ouvert à l’idée que l’art peut être drôle, caustique et irrévérencieux. Et, avec les premières vidéos de Yayoi Kusama, Andy Warhol et Jack Smith, il m’a montré comment aborder la performance face à la caméra et le corps en tant que sujet. Ses installations vidéo sur des moniteurs, à l’exemple de pièces comme Good Boy Bad Boy (1985) avec le travail de Nam June Paik m’ont poussé à explorer les possibilités de l’image en mouvement en tant que matière sculpturale le sens peut être déroutant, rebutant, insaisissable et instable. Ce sont des œuvres que j’aimais à l’adolescence et elles m’ont accompagné lorsque j’étudiais en école d’art, devenant ainsi la base de mon approche de la sculpture et de l’image en mouvement. »

Jacolby Satterwhite

Jacolby Satterwhite. ©James Emmerman

« Bruce Nauman a été vraiment incroyable pour moi parce qu’il a utilisé l’objectivité autour de son corps et son nom comme instrument de mesure épelant son nom, [prenant l’empreinte] de l’espace vide d’une chaise, [qu’il a ensuite] moulé dans du béton [A cast of the space under my chair (1965-1968)]. Son corps était le point central dans sa façon de mystifier l’espace. Il est le cœur d’une certaine stratégie de la performance qui s’est développée au cours de l’histoire de l’art. J’ai adoré la façon dont son corps était un lieu de production de sculptures. Il m’a vraiment permis de comprendre que je pouvais prendre les dessins de ma mère et les tracer avec ma main, faire ces paysages numériques et me produire sur un écran vert. Mon corps apparaît dans des performances en public mais également dans les mondes générés par ordinateur que je crée. Et les costumes que je conçois sont des sculptures au format étendu qui peuvent être imprimées en 3D ou sérigraphiées en vert, ou jouée en direct, voire être transformées en album. Le caractère illimité de l’expression, voilà ce que j’ai appris de Bruce Nauman. »

Rashid Johnson

Rashid Johnson. Photo : Eric Vogel

« Je plaisante toujours en disant que si quelqu’un vous dit qu’il comprend le projet [le corpus des œuvres] de Bruce Nauman, vous ne devriez pas lui faire confiance. Parce que je pense que c’est un projet si agile et si compliqué, qui marrie vraiment […] une dimension poétique, l’opportunité et la sophistication que la poésie offre avec un sens de la recherche et de l’exploration critiques et conceptuels. Et en créant cette relation, cette dichotomie, et en lui donnant un endroit s’épanouir, je pense que Bruce Nauman le fait d’une manière qui est tout simplement époustouflante pour moi. Et fascinante, et amusante. »

--

« Bruce Nauman », du 7 octobre 2020 au 21 février 2021, Tate Modern, Londres.