Analyse
Musées et Institutions

Le mobilier de designers s'installe dans les musées

De plus en plus de musées font appel à des designers pour qu’ils créent un mobilier sur mesure pour leurs espaces. De Martin Szekely au Louvre aux frères Bouroullec à la Bourse de Commerce en passant par Constance Guisset à Fontevraud, les créateurs s’adaptent à l’histoire des différents lieux, auxquels ils apportent une touche contemporaine.

Mobilier de Constance Guisset pour le musée d’art moderne de Fontevraud. © Marc Domage

Le Louvre collectionne aussi les designers. Après avoir fait appel à Pierre Paulin, Charlotte Perriand et Jean-Michel Wilmotte, c’est un ensemble de mobilier inédit signé Martin Szekely que les visiteurs pourront découvrir dans les salles du musée parisien dès sa réouverture. Choisi à la suite d’un appel d’offres lancé en 2018, le designer français a conçu spécifiquement pour l’institution pas moins de 200 sièges destinés aux 1 348 agents d’accueil et aux gardiens, ainsi que 70 banquettes et 100 « assis-debout » – un banc en bois – pour les visiteurs. L’ensemble a été fabriqué par l’entreprise Chastagner, basée près du Mans, dans la Sarthe. « En chantier dès l’été 2013, la question du mobilier de repos dans les salles a abouti à un choix de critères de sélection un peu atypiques, explique Michel Antonpietri, architecte et muséographe chargé du projet au Louvre. La question du confort était première, ainsi que celle de la posture. Très souvent, les sièges de musées sont comme cette "ombre qui se glisse sous la personne", dont parlait Charlotte Perriand. Nous voulions précisément l’inverse, légitimer et dire quelque chose du statut de l’agent, notamment face à un public extrêmement nombreux dans les salles ».

Martin Szekely, siège pour les agents du musée du Louvre. © Fabrice Gousset.

Pourvus d’accoudoirs, les nouveaux sièges des agents s’inspirent justement de la hiératique sculpture égyptienne du roi Khéphren assis sur son trône, présente au Louvre. Les matériaux choisis sont simples : bois de chêne clair massif et acier inoxydable pour les trois modèles, cuir et feutre pour le revêtement des sièges des agents et des banquettes de repos. « La raison d’être des meubles, en toute humilité, est de supporter ou de contenir et non pas de s’exposer. Au sein du Louvre, dans la proximité des chefs-d’œuvre d’art ancien, ce principe s’est rappelé à moi pour mener à bien ce projet », confie Martin Szekely. Ce n’est pas la première fois que le designer intervient dans un musée. En 1991, son projet de mobilier d’accueil des visiteurs pour le musée d’art et d’archéologie de Picardie, à Amiens, se confrontait déjà à la monumentalité architecturale. Pour le plus grand musée du monde, il a dû imaginer un ensemble destiné à cohabiter avec plusieurs styles architecturaux et décoratifs… « Il s’agissait de prendre en compte le fait que ces mobiliers, dès leur origine, seraient dédiés aux agents d’accueil et aux visiteurs du Louvre et ne seraient vus nulle part ailleurs. Il s’agissait également de s’immiscer au sein du musée dans des environnements distincts les uns des autres tant par leur situation que par leur contenu, envisager le temps long, que ce soit en termes de durée de vie du mobilier que d’intemporalité d’aspect, et offrir aux agents et aux visiteurs la possibilité de s’asseoir dans de bonnes conditions », résume le designer.

Sélectionnées pour leur esthétique adaptable aux différents espaces du Louvre, les nouvelles assises n’ont pas remplacé la totalité du mobilier préexistant. Elles cohabitent avec des pièces historiques du musée Charles X, mais aussi avec les créations de Pierre Paulin et de Jean-Michel Wilmotte. En lice après une première sélection avec les prototypes de deux autres designers, Ionna Vautrin et Frédéric Druot, le projet de Martin Szekely a enfin été choisi parce qu’il était le moins cher pour le Louvre. « Le mieux disant et le moins disant », précise Michel Antonpietri, sans toutefois révéler le coût du projet, financé par l’institution sur ses fonds propres.

Ronan et Erwan Bouroullec, ameublement intérieur du Salon de la Bourse de Commerce - Pinault Collection, tapis et banquette, 2020. Courtesy Bourse de Commerce - Pinault Collection. © Studio Bouroullec

LA RAISON D’ÊTRE DES MEUBLES, EN TOUTE HUMILITÉ, EST DE SUPPORTER OU DE CONTENIR ET NON PAS DE S’EXPOSER

À quelques pas du Louvre, le mobilier créé par Ronan et Erwan Bouroullec pour la Bourse de Commerce - Pinault Collection s’inscrit au contraire dans un projet muséal entièrement neuf, et cette fois privé. Pensée en collaboration avec les architectes Lucie Niney et Thibault Marca de l’agence NeM, l’intervention des deux frères bretons commence dès l’extérieur avec des bancs en cuproaluminium, légèrement cintrés, installés aux abords du bâtiment circulaire remodelé par Tadao Ando.

Mouvant, avec l’effet d’un métal argenté en fusion, un drapeau également signé par les Bouroullec s’agite le long d’un mât pour signaler l’entrée du nouveau musée. Vases, luminaires, banquettes, sièges…, le duo de designers a dessiné l’ensemble du mobilier intérieur, jusqu’aux tapis destinés au grand salon d’accueil des visiteurs. « Aujourd’hui, les architectes ne pensent plus qu’un bâtiment réussi l’est aussi par la qualité de ses rideaux. Ils n’ont plus le temps, ou les enjeux sont ailleurs. Nous venons pourtant d’un XXe siècle qui a vu des architectes s’intéresser à la globalité d’un bâtiment, du général au singulier. Je pense aux tapisseries de Le Corbusier, ou à l’attention apportée par Alvar Aalto aux robinets et aux poignées de portes », déclarait Ronan Bouroullec au magazine Numéro l’automne dernier, à propos du mobilier de la Bourse de Commerce.

Passée justement par le studio des frères Bouroullec après sa formation à l’Ensci-Les Ateliers, Constance Guisset est régulièrement appelée par les institutions pour concevoir un mobilier muséographique ou penser des scénographies d’expositions. Pour le musée d’art moderne de Fontevraud, dans le Maine-et-Loire, qui doit ouvrir ses portes dès qu’il aura reçu le feu vert du gouvernement, elle a signé un ensemble comprenant une scénographie et des assises déclinées à partir d’une collection préexistante, Waves, éditée par LaCividina. « J’ai pensé un assortiment de couleurs en accord avec les couleurs choisies pour l’espace, sur une base de terracotta, bleu et vert. Le passepoil est le même partout, qui rappelle la couleur du mur d’entrée, inspirée de celle de la robe du gisant d’Aliénor d’Aquitaine présent dans l’abbaye. Ce bleu très vif souligne les formes des assises et accompagne le visiteur comme un fil rouge », explique Constance Guisset. Modulable, l’ensemble a été pensé pour être facilement déplacé et s’adapter aux différents espaces d’exposition. « Les visiteurs sont invités à s’asseoir dans certaines salles plus contemplatives », ajoute la designeuse.

RONAN ET ERWAN BOUROULLEC ONT DESSINÉ L'ENSEMBLE DU MOBILIER INTÉRIEUR DE LA BOURSE DE COMMERCE - PINAULT COLLECTION

Chacun des projets de Constance Guisset pour des musées est l’occasion de créer des assises étroitement liées aux thèmes de ses scénographies. Pour l’exposition la « Mécanique des dessous », présentée au musée des arts décoratifs à Paris en 2013, elle avait dessiné des sièges en forme de crinoline pour les salles de projection de films. Pour « Joie de Vivre », en 2015 au Palais des beaux-arts de Lille, elle avait installé ses assises circulaires Windmills au milieu de salles aux murs arrondis. De « grands soleils centraux », décrit-elle, déclinés selon les couleurs des différents espaces. Conservées par le musée après l’exposition, ces créations multicolores de Constance Guisset sont entrées dans l’histoire du Palais des beaux-arts de Lille en rejoignant le mobilier muséographique permanent de l’institution.

LE MOBILIER DES MUSÉES EST EN PASSE DE DEVENIR UN OBJET PATRIMONIAL EN SOI

Le mobilier des musées est en passe de devenir un objet patrimonial en soi, à l’image des luminaires en bronze commandés à Diego Giacometti pour le musée national Picasso-Paris, inauguré en 1985. Au-delà de ses qualités fonctionnelles et esthétiques, le nouvel ensemble conçu par Martin Szekely pour le Louvre a aussi été choisi pour faire entrer le design du XXIe siècle dans la longue histoire du Louvre. « Cette problématique des sièges de repos au Louvre est une histoire ancienne, en train de devenir un objet d’étude. Les services de l’histoire du musée constituent actuellement un échantillonnage de tous ces différents sièges conservés, dont les prototypes retenus pour l’appel à projet qui a conduit à cette commande de Martin Szekely », précise Michel Antonpietri. Les nouvelles réserves du Louvre à Liévin devraient même à terme présenter aux visiteurs ces pièces de mobilier, devenues objets historiques.