L’histoire de Maggy Mauritz est celle de nombreuses artistes femmes dont le travail a été négligé puis oublié. Née en Bohême en 1941, déportée en Allemagne avec sa famille en raison de son appartenance à la communauté sudète, elle grandit, jusqu’à l’adolescence, dans un camp, établi au cœur de la forêt. Une période à la fois extraordinaire selon ses propres mots, et formatrice, forcée avec les siens de se débrouiller avec très peu de moyens. Devenue secrétaire dès l’âge de 17 ans, elle s’installe en France, employée par l’homme d’affaires Robert Altmann. Elle rencontre bientôt son fils, le peintre Roberto Altmann, qui l’introduit dans les cercles lettristes*1.
Ce catalogue raisonné permet de découvrir dans son ampleur l’œuvre complexe de Maggy Mauritz.
Se souvenant de la pierre de Rosette – « une pièce qui [l]’a sauvée et a nourri [s]a vie » – découverte au British Museum lors d’un séjour à Londres, elle crée ses premières œuvres en utilisant la sténographie allemande, « pour son esthétique », précise-t-elle, et ses qualités « hypergraphiques ». Maggy Mauritz expérimente, travaille sur papier et sur toile, peint à partir de 1966 à l’aérosol et au pochoir – geste que l’on peut qualifier de pionnier –, pratique l’eau-forte. Au cœur de son œuvre se déploient les lettres et les signes, qui se recouvrent, s’imbriquent, se succèdent jusqu’à saturer l’espace. Certaines compositions reposent sur des formes souples et presque organiques, d’autres sont plus géométriques. Jusqu’à la fin des années 1960, elle participe à une quinzaine d’expositions collectives du groupe lettriste. Pourtant, son nom est presque systématiquement absent des affiches et des cartons d’invitation.
UNE ŒUVRE REDÉCOUVERTE
Quand Roberto Altmann quitte avec fracas le groupe en 1969, Maggy Mauritz cesse elle aussi de prendre part aux activités lettristes et, après leur mariage célébré l’année suivante, elle arrête de peindre pour s’occuper de sa famille. Avec Roberto, elle prend les rênes du Centrum für Kunst und Kommunikation, à Vaduz (Liechtenstein), fondé par son beau-père et inauguré en 1974. Le couple organise pendant sept ans de très nombreuses expositions d’art contemporain. Après son divorce en 1982, Maggy Mauritz reprend peu à peu la peinture. Elle poursuit ses recherches autour de la lettre, mais s’autorise une plus grande gestualité et introduit dans son répertoire des idéogrammes.
Elle perd la trace de sa production passée, stockée chez son ex-mari. Elle ne la récupère que bien plus tard, en 2019 : « ...c’est incroyable d’avoir retrouvé mes tableaux cinquante ans après leur création, à moins que ce ne soit eux qui m’aient retrouvée. » Elle commence alors à vendre ses œuvres à l’Hôtel Drouot, suscitant l’intérêt de Frédéric Acquaviva puis de la galerie parisienne Loeve&Co, qui organise sa première exposition personnelle en 2021.
L’important travail mené par Frédéric Acquaviva pour ce catalogue raisonné, qui rassemble 464 peintures, estampes, objets et dessins, permet de découvrir dans son ampleur une œuvre complexe, injustement marginalisée.
*1 Mouvement fondé au milieu des années 1940 par Isidore Isou.
-
Frédéric Acquaviva, Maggy Mauritz. Œuvres lettristes (1963-2025), Paris, Loeve&Co, Vaduz, DNA Verlag, 2026, 320 pages, 40 euros.




