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Napoléon, Rimbaud et fragmentation du corps

Patrick Javault
23 octobre 2026
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Vue de l’exposition « Tacita Dean and Bruce Nauman. Drawing Blind Drawing », 2026. Photo Rebecca Fanuele. Courtesy des artistes ; Marian Goodman Gallery, New York/Paris; Frith Street Gallery, Londres et Konrad Fischer Galerie, Berlin. © Tacita Dean. © Bruce Nauman / Artists Rights Society (ARS), New York

Vue de l’exposition « Tacita Dean and Bruce Nauman. Drawing Blind Drawing », 2026. Photo Rebecca Fanuele. Courtesy des artistes ; Marian Goodman Gallery, New York/Paris; Frith Street Gallery, Londres et Konrad Fischer Galerie, Berlin. © Tacita Dean. © Bruce Nauman / Artists Rights Society (ARS), New York

L'actualité des galeries

Un choix d'expositions proposées dans les galeries par le critique d'art Patrick Javault

Tacita Dean and Bruce Nauman

Quand Tacita Dean et Bruce Nauman se sont rencontrés pour la première fois au début de l’année dernière, leurs échanges ont porté sur le dessin et le cinéma. Nauman venait également d’entreprendre une série de vidéos dans lesquelles il se filmait en train de dessiner les yeux fermés, à l’aide d’un dispositif stéréoscopique réalisé par ses soins à partir de deux iPhone. À la première intention qu’avait Dean de le filmer en 16 mm a succédé l’idée d’une collaboration. Celle-ci a pris la forme de deux films, Hand On, présenté au début du mois à la Hamburger Bahnhof à Berlin, et Drawing Blind Drawing, que l’on découvre à Paris. Il s’agit d’une projection de deux films 35 mm en double écran d’une durée de 4 min 20 s. Sur chacun des écrans, l’image est divisée en deux par une ligne oblique non rectiligne et présente deux actions simultanées. Les quatre séquences montées montrent les mains de Dean et de Nauman dessinant ensemble, l’une des deux guidant l’autre alternativement pour des dessins à l’aveugle. Ces compositions, qui ressemblent à des gribouillages et n’ont guère d’importance en elles-mêmes, sont tracées à la pointe d’argent sur une surface noire, ou au graphite sur une surface blanche. Le choix du cache a été suggéré par Nauman en pensant à l’usage qu’en faisait Abel Gance dans son Napoléon, mais Dean s’en sert aussi fréquemment, d’une tout autre façon, dans ses propres films. Dans un esprit proche du maître du muet, la forme des caches de Drawing Blind Drawing a été définie par le contour de la main droite de Nauman. En filmant le travail de l’art, Dean retrouve les vidéo performances de celui-ci et on peut dire qu’elle vient sur son terrain. Mais, elle le fait en cinéaste et c’est au Pickpocket de Robert Bresson que l’on pense, rare film où une part importante de l’intrigue est portée par des mouvements de mains filmées en gros plan. Drawing Blind Drawing est une œuvre qui parle de transmission à un niveau très simple mais avec ce qui ressemble à une intensité dramatique et des résonances multiples.

Du 19 octobre au 19 décembre, Marian Goodman Gallery, 79 rue du Temple, 75003 Paris

Jusqu’au 14 novembre, une sélection de films 16 mm de Tacita Dean est projetée chaque jour à 16 h au sous-sol de la galerie.

Vue de l’exposition « Jutta Koether : ŒuVreS réCEnteS » à la Galerie Chantal Crousel. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo Jiayun Deng – Galerie Chantal Crousel

Jutta Koether : ŒuVreS réCEnteS

À Cologne, Jutta Koether fut dans les années 1980 l’unique femme à prendre part au renouveau de la peinture en Allemagne, en même temps que Mülheimer Freiheit et le groupe de Kippenberger. Également musicienne et essayiste, elle est une légende de la scène new-yorkaise depuis les années 1990. « OEuVres RéCEntes », sa première exposition solo en France depuis près de dix ans, réunit un ensemble de grands et de petits formats avec la présence de Rimbaud dans deux des œuvres. La ChAsse SpiRItUeLLe, avec le visage du poète au centre, est l’occasion d’évoquer un séjour que Koether fit à Paris au début des années 1990 sous un « temps radieux ». Beaucoup plus ambitieux est WiCkeD ChArM, le premier grand tableau que l’on voit en entrant dans la galerie. Empruntant une image de Francesca Woodman la montrant penchée sur un miroir tous cheveux en avant, elle y place le visage de Rimbaud. Celui-ci semble surgir tel un esprit rayonnant en un véritable acte de magie. Autour de cette image centrale, c’est une effervescence de signes, traits, bulles d’air, figures schématiques, bouilles rondes et mots multicolores éclairés par le blanc de la toile. Dans ce tableau, comme dans les diptyques NoURiR sA ViE ou ChAiR dE fLEuR, Koether déploie une manière unique de mêler dessin, peinture et écriture par petits traits vifs avec une couleur diluée, en un tumulte savamment contrôlé. À l’opposé de ces compositions aériennes, trAnsBoRDeUSeS s’empare du motif de la pomme pour nourrir un langage de passion. C’est un all-over en trois panneaux verticaux fait d’une accumulation de centaines de cercles colorés cernés de noir, avec ce qu’il faut d’ironie pour ne pas en faire une leçon de maîtrise. La peinture-matière se retrouve sur nYc WitH no eNd, un petit shaped canvas noir en forme de rosace où l’acrylique et le gesso ont formé un relief animé, véritable concentré d’énergie.

Du 19 octobre au 21 novembre 2026, Galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Tim Eitel : Is the moon there when nobody looks? » chez Jousse Entreprise. Courtesy de l’artiste et Jousse Entreprise. Photo Max Borderie

Tim Eitel : Is the moon there when nobody looks?

C’est par la vision d’un enfant assis devant une table trop haute pour lui et qui nous tourne le dos que s’ouvre « Is the moon there when we are not looking ? », la nouvelle exposition de Tim Eitel. Ce que regarde l’enfant, c’est une large bande verticale blanche entre deux panneaux bleu nuit. Au-dessus de lui volent des oiseaux de dessin animé et des cercles de couleur. Eitel aime associer figures et objets peints avec un réalisme photographique et aplats de couleur, jouer d’effets d’inversion entre espace négatif et espace positif. L’emploi de la tempera à l’œuf accentue la matité des couleurs et s’accorde particulièrement aux ambiances nocturnes.

À côté d’œuvres présentant la vision romantique de personnages marchant sous la lune, ou littéralement perdus dans le noir, il peut, comme dans Care, réfléchir à son rapport à l’image en reprenant la composition d’un de ses tableaux qu’il masque aux trois quarts par un cache blanc en « L » inversé. Ce cache, qui est aussi morceau de peinture, fait apparaître la part manquante en silhouette d’un blanc plus clair.

Dans de grands tableaux tels que Loops, il s’intéresse à l’interaction de l’œuvre avec l’espace réel. Il s’agit d’un diptyque aux panneaux horizontaux nettement détachés et sur lesquels on voit la même femme trois fois, et une fois en silhouette coupée par le cadre. Elle est accroupie et occupée avec un long fil sur le bord droit du panneau gauche, et sa pose et son action sont à peu près identiques sur le bord droit du panneau gauche. À cela s’ajoutent différents jeux sur la distinction entre espace figural et espace pictural. Le sol représenté sur le diptyque est de la couleur de celui de la galerie qu’il semble prolonger au-delà de l’intervalle blanc du mur.

Du 17 octobre au 21 novembre 2026, Jousse Entreprise, 6 rue Saint-Claude, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Kunié Sugiura : Ubiquitous Conjunction » à la galerie frank elbaz. Courtesy de l’artiste et galerie frank elbaz. Photo Claire Dorn

Kunié Sugiura : Ubiquitous Conjunction

Née au Japon, mais résidant aux États-Unis depuis 1963, Kunié Sugiura s’est vue pour la première fois consacrer une importante exposition muséale par le SFMOMA, à San Francisco, en 2025. Après avoir étudié la photographie à Chicago auprès de Kenneth Josephson, elle se transplante à New York et fait le choix, en 1967, de tirer ses photographies noir et blanc directement sur toile. À partir de 1975, sous l’influence de la photo conceptuelle, elle crée ses premières photopaintings, diptyques associant une peinture monochrome et une photo sur toile. La photographie perd en netteté ce qu’elle gagne en effet pictural. Monochrome et photographie sont généralement de formats différents, donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, un rôle prééminent. La peinture est appliquée assez diluée en laissant voir la marque de la brosse.

Dans les années 1990, après avoir subi de nombreux examens médicaux pour soigner un pneumothorax, Kunié Sugiura commence à photographier des radiographies de son corps. Racks (1994) est constitué de 70 photographies de ces radios au format carte postale sous plexiglas et disposées sur trois présentoirs tournants suspendus. Les racks métalliques rappellent naturellement une ossature et cette fragmentation du corps en cartes postales suggère un rituel de remémoration et de don. Au moment de la pandémie de 2020, l’artiste a repris certaines de ces images médicales pour les associer à des monochromes. Vertebra(2021) est une composition sur 6 lignes de 18 photos de colonne vertébrale et de 18 monochromes pour moitié de couleurs chaudes et pour l’autre de couleurs froides. Kunié Sugiura définit l’œuvre comme une « forme de prière de résurrection."

Du 19 octobre au 31 décembre 2026, commissaire : Ryo Sawayama, galerie frank elbaz, 66 rue de Turenne, 75003 Paris

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