Si le nom de Peter Hujar (1934-1987) peut sembler s’être quelque peu évanoui dans les années qui ont suivi sa disparition, emporté par l’épidémie de sida – laquelle a décimé la scène artistique new-yorkaise entre autres communautés –, c’est sans aucun doute le travail de fond de la Peter Hujar Archive comme du conservateur et commissaire Joel Smith qui permet aujourd’hui d’en découvrir des aspects inexplorés.
Photographe intrinsèquement new-yorkais, figure gay sans aucun compromis, Peter Hujar fit poser pour lui un grand nombre de proches et d’amants artistes, performeurs drag, musiciens, écrivains de Downtown New York, en pleine ébullition dans les années 1970 et 1980. Ses tirages d’un noir et blanc profond montrent des visages, des corps, des animaux et des paysages urbains ou ruraux désertés qui révèlent autant leur propre intériorité que l’intensité du regard porté sur eux. Longtemps épuisé, Portraits in Life and Death (Da Capo Press, 1976) – seul ouvrage paru de son vivant et pour lequel il avait renoncé à son travail de commandes – a enfin été republié en 2024, à la faveur d’une actualité de plus en plus marquée ces dernières années¹. Et c’est grâce à l’exposition monographique « Peter Hujar. Speed of Life », d’abord présentée à la Morgan Library & Museum, à New York, en 2018 puis au Jeu de Paume, à Paris, en 2019, suivie, en 2026, de « Hujar : Contact » à New York², que le nom de l’artiste a progressivement refait surface, pour s’inscrire définitivement dans l’histoire de la photographie étatsunienne et dans celle des communautés LGBTQI+.
Une oeuvre rigoureuse et magnétique
Peu de temps après la mort de l’artiste, Joel Smith, encore étudiant, découvre l’œuvre de Peter Hujar dans une exposition de la Gracie Mansion Gallery, à New York, en 1986. Stupéfait par ce qu’il voit, il est d’abord surpris de n’en avoir jamais entendu parler et décide d’en saisir la portée au fil des années qui vont suivre. Dès sa nomination à la direction du tout nouveau département de photographie de la Morgan Library & Museum en 2012, il œuvre à la reconnaissance d’un artiste à la fois puissant et discret – trop peu reconnu en son temps. En 2013, l’acquisition de l’intégralité des archives professionnelles et personnelles de Peter Hujar (5 783 planches-contacts et 100 tirages d’une qualité exceptionnelle) a également ouvert la voie à de nombreux chercheurs et chercheuses qui, dans un futur proche ou lointain, contribueront à perpétuer cette œuvre dont le photographe Richard Avedon lui-même louait tant la rigueur que le magnétisme.
C’est à partir d’une sélection de planches-contacts, outil photographique de l’ombre rarement montré pour lui-même, que l’exposition « Hujar : Contact » convie à la découverte d’un aspect inédit et poignant de l’œuvre prolifique du photographe. De Peter Hujar, on connaît, parfois sans le savoir, un ensemble de photographies isolées comme les portraits de Susan Sontag, David Wojnarowicz, Candy Darling, Fran Lebowitz ou encore Paul Thek, impossibles à oublier dès lors qu’on les a vus. Et c’est justement avec l’envie de prolonger les effets d’une telle sensation que Joel Smith a pensé « Hujar : Contact » : à la fois pour donner à voir une partie du corpus sous sa forme la plus directe, puisque sans editing ni retouche et dans le déroulé brut d’une pellicule dont certaines images ne seront jamais tirées, mais aussi pour tenter « d’établir un contact » avec Peter Hujar, en dévoilant la manière dont le processus photographique lui a permis, et nous permet à notre tour, d’entrer en étroite relation avec ses sujets.
Dès l’ouverture, on tombe comme nez à nez avec le photographe lui-même, rendu présent par une très belle sélection d’autoportraits au fil du temps, certains inédits. Sur le mur opposé, un wallpaper présente les fac-similés des deux carnets à spirales où il notait, de droite à gauche, les numéros de ses séries sans jamais les dater, l’indexation formant une très longue liste de noms et de lieux dont les planches-contacts témoignent par la suite en images.
En lien direct avec le modèle
L’exposition se déploie en cinq sections, comme autant d’étapes cruciales d’une vie et d’une pratique ici réunies sous les titres « Beginnings 1954-63 », « Onto the Page 1965-72 », « Life and Death 1972-76 », « Recovery 1977-80 » et « Shadowlands 1981-86 ». Et l’on découvre, derrière ces brefs intitulés, l’épaisseur du temps passé par Peter Hujar à chercher, dans sa propre expérience du réel comme dans ses mises en scène, une matière photographique tour à tour abrupte et charnelle dont l’évidence s’impose.
Tout aurait commencé en 1954 avec un dénommé Murray Belsky, photographié habillé ou torse nu, assis sur un tabouret ou au sol, dans un décor de studio épuré. Son regard fixe s’adresse clairement au photographe qui a sans doute utilisé ici, pour la première fois, un appareil moyen format dont le viseur permettait de rester en contact direct avec son modèle. Et même si ce n’est pas tout à fait là que les choses ont démarré – puisque Peter Hujar a détruit tout ce qui précédait l’entrée « 100, Murray Belsky, Studio » de son premier carnet à spirale –, on trouve dans cette séquence des débuts l’ensemble des attributs qui ont façonné la spécificité de son univers photographique.
On déambule ensuite à travers sa vie, chaque planche-contact constituant un nouveau point d’entrée : rencontres fortuites ou mises en scène, natures mortes improvisées, rues désertées et graffitis du Pier 43, désir ardent ou mise à distance, chaque série demande un temps d’arrêt impossible à retranscrire ici. L’exposition se conclut par la série Shadowlands, de 1981 à 1986, depuis sa rencontre décisive avec David Wojnarowicz jusqu’à sa dernière année de prises de vue, Peter Hujar ayant mis un terme à son activité photographique lorsqu’il se sait condamné.
Dans son parti pris singulier de montrer un pan habituellement invisible d’une œuvre, « Hujar : Contact » donne accès au déroulé de l’intensité de la vie du photographe, fragmentée par un ensemble vertigineux d’arrêts sur image qui, sous nos yeux, dévoilent la trame d’existences désormais ineffaçables, par et dans sa photographie.
1. Introduit par Susan Sontag et préfacé par Benjamin Moser, Portraits in Life and Death a été réédité en 2024 par Liveright Publishing (New York). L’actualité récente autour de Peter Hujar est recensée par The Peter Hujar Archive : peterhujararchive.com/blog ; à noter qu’ER Publishing publiera en novembre 2026 Peter Hujar, 18 décembre 1974, la traduction française, par Marcelline Delbecq, de Peter Hujar’s Day de Linda Rosenkrantz (Magic Hour Press, 2021), dont le réalisateur Ira Sachs a tiré le titre de son film sorti en 2025. Enfin, l’écrivain britannique John Douglas Millar prépare une biographie de Peter Hujar à paraître aux éditions Liveright et Fitzcarraldo.
2. Deux expositions dont les catalogues constituent de précieux prolongements : Joel Smith, Philip Gefter, Steve Turtell et Martha Scott Burton, Peter Hujar. Speed of Life, New York, Aperture et Barcelone, MAPFRE, 2017 ; Joel Smith, Hujar : C
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« Hujar : Contact », 22 mai-25 octobre 2026, The Morgan Library & Museum, 225 Madison Avenue, New York, NY 10016, États-Unis.
