Alina Szapocznikow : Fragments d’autobiographie/Une rétrospective du centenaire
Faisant suite à la grande rétrospective Alina Szapocznikow (1926-1973) du Musée de Grenoble qui s’est achevée en janvier dernier, cette exposition du centenaire réunit quelques pièces essentielles et un nombre important de dessins de 1946 jusqu’à la disparition de l’artiste. La première partie est dominée par les esquisses de deux projets de monuments datant de la fin des années 1950. L’un est une main en bronze tordue et ouverte soclée pour un projet destiné à célébrer les héros de Varsovie, l’autre deux mains, également en bronze, recroquevillées pour un monument commémorant Auschwitz. Ces deux pièces qui exposent le lien tragique de Szapocznikow à l’histoire font un écart avec le style commémoratif et annoncent son travail ultérieur.
La deuxième partie commence avec Noga (1962), moulage en plâtre de la jambe droite pliée de l’artiste, début du travail avec son propre corps, et peut-être une adresse à Rodin. Le Ventre coussin en mousse polyuréthane de 1968 témoigne de sa proximité avec le pop et le Nouveau réalisme. Mais ce ventre charnu avec quelques plis engage aussi une réflexion sur la statuaire masculine et musculeuse et, au-delà, sur la place réservée aux femmes artistes. Quant à Sculpture biologique (1964), Alina Szapocznikow semble bien proche de l'« Eccentric Abstraction » que Lucy Lippard théorisera quelques années plus tard. Sur le mur du fond de la galerie est accrochée un large ensemble de la série des Photosculpturesde 1971, des images de chewing-gums mâchouillés et déposés au coin d’un petit bloc de pierre ou de ciment. Photographiés dans un superbe noir et blanc qui met en valeur les plus relâchés comme les plus compacts, ces œuvres imposent le travail de la langue et des dents comme comparable à celui de la main. Dans un texte qu’elle a écrit à leur propos, Aline Szapocznikow déclare : « Il suffit de photographier et d’agrandir mes découvertes masticatoires pour créer l’événement de la présence sculpturale. Mâchez bien, regardez autour de vous. La création se situe entre le rêve et le travail de tous les jours ».
Du 22 mai au 31 juillet 2026, Galerie Loevenbruck, 6 & 12 rue Jacques Callot, 75006 Paris

Vue de l’exposition « Nancy Brooks Brody : As if it wasn’t there » à la Galerie Christophe Gaillard. Courtesy de l’artiste et Galerie Christophe Gaillard. Photo Rebecca Fanuele
Nancy Brooks Brody : As if it wasn’t there
Nancy Brooks Brody (1962-2023) fut avec, Joy Episalla, Zoe Leonard et Carrie Yamaoka, une des membres des Fierce Pussy, un collectif d’artistes lesbiennes qui, en 1991, fit entrer les femmes dans la lutte contre le Sida. Le groupe (augmenté de Jo-ey Tang) est présent dans « In Minor Keys » à la Biennale de Venise 2026. « As if it wasn’t there » offre, par un ensemble de dessins et une sculpture, un portrait beau et un peu mystérieux de cette représentante d’une abstraction queer. Les deux Stapled sont des feuilles de papier Rives horizontales déchirées et réunies par une longue ligne d’agrafes. Ces œuvres qui tiennent autant du dessin que de la sculpture portent avec elles l’idée de réparation, qu’on l’entende au sens littéral ou métaphorique.
Deux autres œuvres sur papier, qui portent comme titre la date de leur réalisation, sont faites avec du fil blanc. Une colonne ou une double colonne au centre de petits traits tremblants effleurent avec sensualité la feuille plutôt qu’ils ne la marquent.
Les quatre autres dessins de l’exposition, exécutés au stylo et à la gouache, sont très éloignés de ce minimalisme. On y voit, par exemple, un tronc d’arbre dont les jambes s’achèvent par des pieds chaussés de souliers féminins plats, ou bien deux moitiés d’un même arbre nouées l’une à l’autre pour rester droit. Cet univers allégorique qui, selon l’artiste, parle avant tout des relations entre individus et de l’amitié, trouve son origine dans une expérience personnelle. Brody raconte dans un entretien qu’elle fut soldate du feu durant trois ans aux abords de volcans, dans l’État de Washington et que les troncs étaient son paysage quotidien. Le seul objet de l’exposition est une paire de souliers plats féminins dans lequel a été coulé du béton. Elle fait naturellement signe aux dessins d’arbre mais surtout dégage un sentiment de force.
Du 16 mai au 20 juin 2026, Galerie Christophe Gaillard, 5 rue Chapon, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Philipp Timischl : Ausstellung geht hinter ihnen weiter » (l’exposition continue derrière vous) à la galerie Sultana. Courtesy de l’artiste et Sultana.
Philipp Timischl : Ausstellung geht hinter ihnen weiter [l’exposition continue derrière vous]
À la discussion jamais achevée sur l’autonomie du tableau et sur son dépassement, Philipp Timischl apporte, avec « Ausstellung geht hinter ihnen weiter » [l’exposition continue derrière vous] une contribution particulièrement élaborée et riche en doubles-sens. Huit tableaux de petits formats sont suspendus par des chaînes, à hauteur d’œil, à l’entrée de la galerie. Il faut se glisser entre eux pour accéder à l’exposition. Sur les tableaux est inscrit en jaune sur fond gris craquelé le titre de l’exposition : six fois en allemand, une fois en français et une fois en anglais. Ce titre est peut-être pour eux une manière de demander qu’on ne les oublie pas. Les autres œuvres de l’exposition sont des abstractions, des huiles sur toile épaisse, posées au sol et maintenues à distance du mur par deux tiges métalliques fixées dans leurs coins supérieurs. Seul le petit écran led qui leur est associé suggère que ces peintures ne trouveraient pas en elles leur finalité. Des textes en noir sont marqués au pochoir sur les bords, et on parvient à lire d’autres mots tracés au pinceau de l’autre côté de la toile. Dans les trois langues déjà employées, Philipp Timischl a écrit de curieuses phrases qui ressemblent à un dialogue qu’il aurait avec ses œuvres. Quelques maladresses volontaires dans les traductions accentuent le sentiment de doute et reflètent la condition d’exilé de l’artiste. À l’une d’elles, il est demandé : « Comment au monde peux-tu être si inconscient de ce qui t’entoure ? ». À la même ou à une autre est lancé : « Bon, j’aimerais bien être aussi une peinture contemporaine ».
Sur le petit écran led défilent des détails de la toile à la manière d’un documentaire pédagogique. Cet accessoire, et la charge textuelle, font de l’œuvre un objet hybride offrant analyse et explicitation du contexte. De manière retorse, l’œuvre se trouve plus décentrée que jamais et enfermée dans l’auto-référentialité.
Du 30 mai au 25 juillet 2026, Sultana, 75 rue Beaubourg, 75003 Paris

Louise Lawler, Birdcalls, 1972-1981, enregistrement audio et texte, 7 min. 1 sec. Square Honoré-Champion, 75006, Paris. Prêt de la Sol LeWitt Collection, Chester, Connecticut. Courtesy of the artist and Good Books. Photo Pauline Assathiany.
Louise Lawler : Speechless
Figure majeure de la pictures generation, Louise Lawler photographie la vie des œuvres dans les salles des musées ou leurs réserves comme dans les demeures des grands collectionneurs. Par ses cadrages qui font surgir des rapprochements inattendus ou mettent en évidence des détails, elle mêle la critique et le jeu. Elle peut ainsi enrichir la signification d’œuvres avec lesquelles elle est en affinité ou opérer des interprétations, voire des détournements, de celles dont elle se sent visiblement éloignée. Il lui arrive de déformer certaines de ses images pour les adapter aux dimensions d’un lieu, obtenant des effets de distorsion par étirement ou compression.
« Speechless » rassemble un vaste ensemble d’ephemera, produits à l’occasion de projets, d’expositions ou d’événements spécifiques, et qui vont du poster à la pochette d’allumettes en passant par le carton d’invitation. L’ensemble dessine un parcours à travers une quarantaine d’années de création. Lawler a également pour l’occasion adapté aux dimensions réduites de Good Books sa photo Egg and Gun, selon un calcul et une méthode qui nous restent inconnus. Egg and Gun (distorted for the times, speechless) part d’une photo réunissant une pièce de John Baldessari et une autre de Jeff Koons pour aboutir à une œuvre abstraite évoquant ces photos que Raymond Hains prenait à travers du verre cannelé. Three Flags (swiped and taken, drained) est une photo noir et blanc, à la limite de la lisibilité, montrant un célèbre tableau de Jasper Johns en contexte muséal. Le titre de cette image fantomatique renvoie aux opérations de nettoyage sur nos photothèques numériques. Si les déformations apportées à certaines images en altèrent le contenu, d’autres pièces sont là pour rappeler le caractère politique du travail de Louise Lawler. Alizarin (Terrorists are made, not born) est une simple flèche rouge en contreplaqué que l’on peut accrocher dans n’importe quelle direction. Dans le square Honoré-Champion, à proximité de la galerie, est diffusé Bird Calls, célèbre installation sonore de l’artiste. Le passant croit entendre des cris d’oiseaux inconnus. Une écoute plus informée permet de reconnaître les noms d’une vingtaine d’artistes masculins stars, des oiseaux dominants en quelque sorte.
Du 6 mai au 27 juin, Good Books, 21 quai Malaquais, 75006 Paris




