Adrianna Wallis et Diane Esmond : Il restera la gravité
Parce que sa famille avait été contactée par des historiens, Adrianna Wallis a découvert que sa grand-mère, la peintre Diane Esmond (1910-1981), avait été spoliée et que nombre de ses œuvres avaient été détruites. « Il restera la gravité » est née de cette découverte. C’est un croisement d’histoires et d’écritures qui ont inspiré de nouvelles œuvres à l’artiste, œuvres qu’elle associe à d’autres plus anciennes qui leur sont en parfaite affinité. Wallis a extrait quelques descriptions d’objets établies de mémoire, après la guerre. Elle les a reproduits sur papier d’art, la suite de ces textes composant l’amorce d’un récit. Elle expose également des tableaux de Diane Esmond postérieurs à ces événements. Le titre de l’exposition provient d’une citation de Joël Chevrier, physicien : « On peut vider un appartement, on pourrait même en retirer l’air, mais sur terre, il restera toujours la gravité ».
Avec le cyanotype qui est l’un de ses médiums, et avec d’autres procédés qu’elle invente pour l’occasion, elle trouve le moyen de traduire des absences. Elle peut par exemple rehausser à la feuille d’aluminium la silhouette d’un fauteuil spolié qui repose dans les réserves du Louvre, ou bien dessiner d’imagination au fusain le seul objet décoratif possédé par une famille modeste du Marais. Aux listes rédigées de mémoire après-guerre, s’opposent les descriptions de tableaux par les fonctionnaires nazis qui ramènent ceux-ci à des inventaires d’objets. Adrianna Wallis a, avec l’aide de ses enfants, réalisé une série de photos de natures mortes (natures mortes avec mains) en noir et blanc dans lequel des objets se trouvent en déséquilibre. Le titre est la traduction littérale de la qualification donnée à un tableau de Diane Desmond perdu dans un autodafé organisé en 1943 devant le Jeu de Paume, à Paris. L’écriture de Diane Esmond, on la trouve dans des croquis et des essais de palette. Des œuvres d’elle présentes dans l’exposition, on retient deux grands tableaux représentants, l’un, l’atelier de l’artiste en rouge et bleu, l’autre, une forêt tropicale dans une gamme de bleus. Dans les deux cas, on est frappé par l’extrême densité des compositions et la restriction de l’espace. Si la vue d’atelier respecte les lois de la perspective classique, la proximité des tons, la multiplicité des lignes pour signifier un chevalet, un cadre de fenêtre ou un dossier de chaise rendent l’atelier aussi dense que la forêt tropicale, et proche d’une grille abstraite.
Du 5 mai au 16 juin 2026, Galerie Anne-Laure Buffard, 6 et 13 rue Chapon, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Jai Chuhan : Claiming Space » chez Lo Brutto Stahl, Paris. Courtesy de l’artiste et Lo Brutto Stahl.
Jai Chuhan : Claiming Space
D’origine indienne mais londonienne depuis son enfance, Jai Chuhan fait dans son œuvre se rejoindre ses deux cultures de surprenante façon. Peignant principalement des sujets féminins dans des intérieurs, elle travaille la matière en couches épaisses. Elle dit avoir trouvé sa manière en prenant exemple sur Frank Auerbach et Leon Kossoff, mais à propos de ses couleurs, elle parle de moods tels qu’on les trouve dans les ragas. En sept tableaux allant du grand au très petit format, en passant par le moyen, elle définit un univers où le sentiment d’aliénation côtoie l’expression de la plus grande sensualité, et où l’inscription des scènes dans une réalité définie vacille sous l’effet de touches sans caractère mimétique.
Les poses alanguies de ses femmes nues, les couleurs enflammées, défont la position voyeuriste, au profit d’une expression vibrante du plaisir de peindre. Le tableau Revolving Doors, par son dispositif (scène circulaire, cloisons), comme par les déformations données au visage et au corps de la figure centrale, renvoie directement à Francis Bacon. Mais plutôt qu’une situation abstraite, une allégorie de l’existence, Jai Chuhan suggère une situation très concrète de type pole dance. En joignant l’excès de déformation à une liberté de geste et une intensité chromatique, la scène rayonne, dégage même une forme de drôlerie. La présentation de Self Portrait - Railway qui nous montre l’artiste assise sur un banc public circulaire, dans un demi-jour, le regard à la fois intense et perdu, est une façon de se situer, de répondre pour son œuvre. Jai Chuhan dit que c’est dans « la matérialité de la peinture qu’elle se trouve elle-même. »
Du 9 mai au 20 juin 2026, Lo Brutto Stahl, 21 rue des Vertus, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Damián Valdés Dilla : Il y a d’autres mondes » chez christian berst art brut. Courtesy christian berst art brut
Damián Valdés Dilla : Il y a d’autres mondes
Né en 1970 à La Havane, Damiàn Valdés Dilla fut à l’âge de 17 ans diagnostiqué paranoïaque schizoïde, ce qui lui écarta l’accès au système éducatif. Très tôt, il manifeste un intérêt passionné pour le dessin, et rejoindra un groupe d’artistes autodidactes très actif. L’esthétique subversive de ce groupe attire l’attention des autorités, ce qui conduira Damiàn Valdés Dilla à s’en écarter. À l’âge de 40 ans, il conçoit sa première maquette de ville à l’aide de petits morceaux de bois trouvés. Il crée des architectures, des tours pyramidales, des horloges. Le bois ne suffisant plus à ses projets et étant, par ailleurs, difficile à trouver, il se tourne vers les objets de récupération pour réaliser en alternance des architectures et des avions ou vaisseaux spatiaux. Après un long moment consacré exclusivement à ces sculptures d’assemblage, il renoue avec le dessin. Ce qu’il dessine, ce sont essentiellement des villes imaginaires, de grandes métropoles sans habitants faites d’architectures remarquables avec quantité de tours et de verrières. Des édifices qui semblent dérivés de la Galleria Vittorio Emanuele II à Milan ou du Campanile de Giotto à Florence, avec parfois l’apport de Big Ben [à Londres]. Valdès Dilla exécute ses dessins, dont certains, très grands, sans étude préalable avec une clarté dans la conception et une sûreté de trait confondants. Ces compositions rétrofuturistes sont parfois soumises à des frappes aériennes.
Les tours, les avions, ou vaisseaux spatiaux que construit Damiàn Valdés Dilla font preuve d’une invention mais aussi d’une attention aux objets démembrés. Ce sont des architectures du chaos qui nous parlent de l’histoire et du destin de l’île. Sur l’une d’elles, on lit en lettres de néon éteintes : « Vivo en ». Sur les avions, des inhalateurs de médicaments ou des seringues hypodermiques imitent les missiles.
Du 30 avril au 13 juin 2026, christian berst art brut, 3-5 passage des Gravilliers, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Alicia Penalba : Formes volantes » à la Galerie A&R Fleury. Courtesy Galerie A&R Fleury
Alicia Penalba
Alicia Penalba (1913-1982) fut l’une des très grandes sculptrices de l’abstraction. Après la période des sculptures dites totémiques, elle amorce à la fin des années 1950 un tournant vers des formes plus dynamiques, de véritables lames, pour « fendre l’espace ». Parallèlement aux œuvres sur socles, elle conçoit des sculptures murales qui renouvellent puissamment le genre. « Formes volantes » est consacrée exclusivement aux œuvres murales, principalement des années 1960, et bâtie autour d’éléments de la pièce qui porte ce titre. Formes volantes (1960) répond à une demande de Saint Gobain qui, pour une exposition au CNIT de La Défense, voulait une sculpture qui mette en évidence la solidité du verre Sécurit. Penalba a conçu un ensemble de volumes en polyester de différentes tailles qui évoquent autant l’organique que le minéral, et qui, disposés en une ligne ondulante, semblent émerger du mur. Couvertes à la feuille d’or, la patine leur donne l’aspect du bronze. Cette œuvre novatrice a connu plusieurs versions et notamment sur la façade du musée Kröller-Müller à Otterlo (Pays-Bas). On songe à certaines sculptures de Pino Pascali ou de Philip King qu’elle devance de quelques années. Les œuvres en bronze de la même époque tirent leur force d’un étrange équilibre entre liberté graphique et poids apparent. « L’évasion est toujours diagonale », avait déclaré un jour Alicia Penalba en réponse à une interview.
Du 2 avril au 2 juin 2026, Galerie A&R Fleury, 36 avenue Matignon, 75008 Paris




