C’est un véritable ballet de sorcières qui virevolte des douves aux greniers du château des ducs de Bretagne. L’approche développée pour cette exposition est délibérément abordée au pluriel, comme l’explique sa commissaire, Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’Histoire de la Nantes : « Derrière le mot sorcière se cachent des réalités différentes. Les sorcières de la fin du Moyen Âge sont différentes de celles de la Renaissance, qui sont différentes des sorcières de l’époque moderne ou de celles d’aujourd’hui. À chaque période sa réalité et sa vision. »
L’histoire d’une persécution
Le mot lui-même dérive du latin sortiarius (jeteur de sorts), mais il n’apparaît distinctement dans le langage courant qu’au cours des XIIe et XIIIe siècles afin de justifier la chasse dont ces dernières firent l’objet et les bûchers sur lesquels elles furent assassinées jusqu’au XVIIIe siècle. Auparavant, on parlait davantage de « magiciennes » ou de « guérisseuses ». Cette persécution s’appuie sur une ambivalence fondée sur le genre, et celle-ci structure l’ensemble de ce panorama encyclopédique : aux hommes l’étude et la transcription du texte religieux – la théologie –, aux femmes l’interprétation des oracles – la magie ; aux hommes la connaissance savante, aux femmes les pratiques occultes ; aux hommes la force et le courage, aux femmes les philtres et les sortilèges ; aux hommes la séduction noble, aux femmes les désirs de prédation ; aux hommes le temps présent, aux femmes l’éclaircissement du passé et la préfiguration de l’avenir…
Le crépuscule de cette extermination commence au XIIIe siècle, période où le péché d’hérésie et d’acte de sorcellerie est promulgué par le pape Grégoire IX et son instance judiciaire : l’Inquisition. Toutes les filles d’Ève se voient qualifiées de pécheresses pour avoir prétendument, par orgueil, désobéissance et incapacité à résister à la tentation, chassé l’homme du paradis de Dieu, et par là même amené l’humanité à connaître la souffrance, la maladie et la mort. Aussi, associe-t-on symboliquement les sorcières au cœur des forêts, au fond des cavernes, sous la lumière de la lune et surtout sous l’emprise du démon ; autrement dit : hors de l’éclat du soleil et de l’ordre divin.« Ceux qui ont blâmé les femmes par jalousie sont des hommes indignes qui, ayant connu ou rencontré de nombreuses femmes de plus grande intelligence et de plus noble conduite que la leur, en ont conçu amertume et rancœur », prévient la philosophe et poétesse de la pré-Renaissance Christine de Pizan, dans son ouvrage La Cité des dames (1405).
Car les sorcières serviront tout particulièrement d’exutoire, venant endosser tous les aveuglements et toutes les angoisses et frayeurs : cataclysmes naturels, famines et sécheresses, épidémies mortelles, accès de folie collective, sans oublier toutes sortes de désordres sociaux et urbains. Une cause quasi unique est avancée : le « sabbat », transcription du mot hébreu shabbath qui correspond, dans le judaïsme et pour certains chrétiens, au jour de repos consacré à Dieu (le samedi), mais qui, à partir du début du XVe siècle, désigne l’assemblée des femmes invoquant le diable, dévotion nocturne qu’on dit faite de rites, d’incantations, de danses et d’accouplements sataniques parodiant la messe chrétienne. La stupéfiante Ronde des farfadets, scène de sabbat (1651) de l’Anversois David Rijckaert III témoigne de cet imaginaire. Près de 90 000 procès de sorcellerie seront ainsi organisés en Europe du début du XVe siècle à la fin du XVIIIe siècle, faisant entre 60 000 et 90 000 victimes, torturées puis exécutées, souvent par un feu considéré comme rédempteur.
Une réhabilitation contemporaine ?
Le parcours introduit les visiteurs à travers une forêt aux atours merveilleux qui entremêle de façon transgénérationnelle plusieurs installations : de Salomé Fauc (Et comme une faïence bleue, 2024) et d’Annette Messager (Album n° 47, petite pratique magique quotidienne, 1973, et Anonymes, 1992-1994), ainsi qu’un tableau d’Iris Van Dongen (Into the Woods [After Bilibin], 2004). Il se poursuit en chapitres chronologiques, dans lesquels œuvres et documents précieux ou vernaculaires – près de 180 au total – dialoguent avec subtilité, prouvant ainsi la très grande richesse du thème.
Les XVIIIe et XIXe siècles amènent une décriminalisation progressive, puis une visibilisation. La commissaire poursuit : « Une nouvelle image de la sorcière est portée par les romantiques, les écrivains, les poètes, les artistes. En 1862, Jules Michelet écrit La Sorcière. Dans cet essai, cette figure est complètement renversée afin de se transformer en une image positive, celle d’une femme proche de la nature qui naîtrait sorcière. » En effet, les traits qui caractérisent ce topos ne sont-ils pas intrinsèquement liés à une observation fine du cosmos comme du biotope naturel, et à un usage rigoureux d’une pharmacopée basée sur une connaissance profonde des qualités des minéraux et des cristaux, des organismes végétaux et animaux ? Une forme de chamanisme animiste particulièrement singulière, en somme, si le motif est saisi sous une lumière plus clémente. Circé, la magicienne (1911) du peintre anglais John William Waterhouse représente la sorcière comme une scientifique aussi savante que méditative. Néanmoins, la thèse de la malignité féminine va se déplacer du côté du médical, avec l’invention du diagnostic d’« hystérique ». Le chapitre du XXe siècle s’ouvre dès lors sur des revendications nouvelles s’emparant du stéréotype « avec, par exemple, l’engagement de Xavière Gauthier qui avait fondé en 1975 la revue Sorcières, ou celui de l’écrivaine américaine se revendiquant sorcière sous le nom de Starhawk – deux figures importantes du féminisme », conclut Krystel Gualdé. Et les slogans de fleurir au fil des manifestations aujourd’hui, « Conservatisme – du balai ! », telle une réponse cinglante à celui qui, à travers les siècles, a condamné la sorcière.
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« Sorcières », 7 février – 28 juin 2026, Château des ducs de Bretagne – musée d’Histoire de Nantes, 4, place Marc-Elder, 44000 Nantes.


