Vous étiez directrice de la Kunsthalle de Bâle de 2014 à 2024. Vous êtes désormais celle du Kunstmuseum, dans la même ville, dont le fonds est patrimonial. Depuis, vous avez montré que, malgré votre spécialité en art contemporain, vous avez su embrasser cette formidable collection, notamment à travers son nouvel accrochage, très réussi. A-t-il été compliqué pour vous de passer de l’une à l’autre ?
La décision en elle-même n’a pas été difficile. Je me considère incroyablement chanceuse d’avoir collaboré avec tant d’artistes remarquables à la Kunsthalle et, à travers cela, d’avoir pu concrétiser de nombreux projets mémorables. Cependant, il me semblait important que l’actuelle génération de commissaires prenne en charge la tâche de découvrir et d’accompagner les créateurs et créatrices émergents. Je me sentais prête à ouvrir un nouveau chapitre. J’avais très envie de m’investir sérieusement dans une collection qui déploie tout le spectre de l’histoire de l’art. Bien sûr, le changement d’échelle entre les deux institutions est considérable, et le rythme très différent. Un musée avance beaucoup plus lentement qu’un centre d’art, mais les valeurs sont les mêmes. À la Kunsthalle, je travaillais avec des plasticiens vivants, souvent physiquement présents dans la salle, profondément impliqués dans ce que nous faisions ensemble. Au Kunstmuseum, la plupart des artistes sont morts, mais restent tout aussi présents. Puis, les questions fondamentales demeurent : que nous demande cette œuvre aujourd’hui ? Comment lui permettre de dialoguer avec le présent ? Comment rendre cela lisible et signifiant pour un public très large ?
Vous avez notamment habillé les murs avec de la couleur et décroché les « stars », Jean-Auguste-Dominique Ingres, Eugène Delacroix, Théodore Géricault, pour présenter des artistes suisses moins connus – une décision courageuse qui a été saluée. Pourquoi avoir choisi d’opérer de tels changements ?
Je considère la collection non pas comme un panthéon, mais comme un espace de réflexion. L’idée même de chef-d’œuvre est une construction qui se façonne au fil du temps. Une part de notre responsabilité, en tant que professionnels de musée, consiste précisément à montrer que ce que nous appelons « chef-d’œuvre » est plus souvent le résultat d’influences multiples – les marchés, les habitudes, les institutions, la répétition – qu’une prétendue qualité mystique. Je trouve intéressant que vous formuliez cela comme une manière de « décrocher les “stars” ». Ce n’est pas vraiment ainsi que nous l’avons envisagé. Lorsque certaines figures canoniques apparaissent de façon moins centrale, il s’agit non pas d’un geste de rébellion, mais d’un signe de confiance. Les artistes déjà solidement établis n’ont pas toujours besoin d’être constamment réaffirmés, alors que d’autres méritent d’être regardés avec le même sérieux et la même attention.
Après l’exposition « When We See Us : A Century of Black Figuration in Painting » en 2024, consacrée aux artistes africains-américains, vous ouvrez le 7 mars « The First Homosexuals. The Birth of New Identities, 1869-1939 » ainsi qu’une rétrospective dédiée à Helen Frankenthaler, le 18 avril. Vous poursuivez ainsi l’élan qu’avait donné au Kunstmuseum Josef Helfenstein, à qui vous avez succédé, en mettant en avant les artistes femmes et celles et ceux issus des minorités ?
Josef Helfenstein a mis en œuvre une politique muséale essentielle ; je lui suis sincèrement reconnaissante de ne pas avoir eu à repartir de zéro. Ces questions sont urgentes et méritaient d’être abordées depuis longtemps. Ce qui m’importe aujourd’hui est de rendre ces engagements structurels et pas seulement visibles à travers des expositions ponctuelles. Ils doivent être inscrits dans notre manière de mener la recherche, de constituer les collections, de les présenter et de raconter l’histoire de l’art. Montrer des artistes femmes, des positions non occidentales ou des artistes issus de milieux marginalisés n’est ni une tendance ni un thème à mes yeux, c’est une responsabilité. Si l’on regarde notre programmation pour 2026 – des expositions consacrées à la plasticienne chinoise Cao Fei, à l’intrépide collectionneuse helvète du modernisme Gertrud Dübi-Müller, à l’artiste suisse Marc Bauer ou encore à la pionnière hongroise Vera Molnár, grande dame de l’art informatique, outre les deux que vous avez citées –, il apparaît évident qu’il s’agit non pas de cocher des cases, mais de retracer une histoire de l’art plus complète, plus honnête et plus diverse.
Vous avez proposé également des expositions très originales comme « Ghost. Visualizing the Supernatural » (visible jusqu’au 8 mars), « Verso. Tales from the Other Side » en 2025- 2026, la splendide rétrospective «Medardo Rosso. Inventing Modern Sculpture» en 2025, etc. Comment définiriez-vous votre ligne ?
L’exposition sur Medardo Rosso me tenait particulièrement à cœur, car c’était mon premier commissariat pour l’institution [en collaboration avec Heike Eipeldauer]. Je suis ravie que tant de visiteurs aient découvert cet artiste qui a eu une influence immense sur d’autres, tout en étant resté méconnu. Ce que partagent ces expositions passées et futures n’est pas tant un style ou une période qu’une attitude. Elles permettent de poser des questions larges et socialement pertinentes ; elles remettent à l’honneur des artistes ou des figures longtemps ignorées ou marginalisées ; et elles insistent sur le contexte. De « The First Homosexuals », qui explore le moment où le terme « homosexuel » est entré dans le langage, à la puissante contribution de Helen Frankenthaler à l’abstraction d’après-guerre, en passant par le travail pionnier de Cao Fei sur le jeu, les mondes virtuels et les imaginaires du futur, ou encore le rôle de Gertrud Dübi-Müller en tant que collectionneuse et soutien d’artistes, il y a une volonté de diversités. Elle reflète ma vision de la mission d’un musée public : montrer la complexité, la pluralité et les multiples façons dont l’art est créé, diffusé et compris. C’est aussi ainsi que j’aborde la collection : plus de diversités, plus de récits, plus d’ouvertures. Les musées doivent certes être des lieux de plaisir et d’intensité, mais également des endroits où l’on peut se sentir un peu déstabilisé, car les questions difficiles ne sont pas évitées.
Vous avez renforcé votre équipe en engageant Gabriel Dette pour l’art ancien et Stephanie Seidel pour l’art contemporain. Que cela implique-t-il pour le musée ?
Cela signifie profondeur, dialogue et nouvelle énergie générationnelle. Que lui travaille sur l’art d’avant 1800 et elle sur celui d’après 1960, tous deux sont des penseurs rigoureux et généreux, sincèrement attentifs à la manière dont les questions historiques et contemporaines se répondent. Ensemble, nous partageons la responsabilité de veiller à ce que le musée ne se divise pas entre l’art ancien d’un côté et l’art contemporain de l’autre, mais qu’il demeure un lieu où chaque partie aide l’autre à avancer.
Vous vivez à Bâle depuis une dizaine d’années. Vous sentez-vous toujours américaine ou également un peu suisse ?
Les deux, et parfois aucun des deux ! Je reste très Américaine dans mon optimisme, mon enthousiasme et ma conviction que les institutions peuvent changer les choses. Cela ne m’a jamais quittée. Mais vivre à Bâle durant de nombreuses années m’a profondément marquée, notamment en qualité de patience, d’attention et de respect pour les structures publiques. Se trouver entre ces deux mondes est un cadeau. Cela me permet de voir le musée à la fois de l’intérieur et un peu par la bande, avec affection, tout en gardant une certaine distance critique.
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« The First Homosexuals. The Birth of New Identities 1869–1939 », 7 mars-2 août 2026, « Marc Bauer. Fear Rage Desire. Still Standing », 7 mars-2 mai 2026, « Vera Molnár. Possibilities », 17 mars-9 août 2026, « Helen Frankenthaler », 18 avril-23 août 2026, « Cao Fei. Testimonies to the Near Future », 30 mai-11 octobre 2026, « Roy Lichtenstein. Sweet Dreams, Baby ! », 22 août 2026-3 janvier 2027, « Van Gogh, Hodler and a Cabriolet. The Collector and Pioneer Gertrud Dübi-Müller », 19 septembre 2026-7 février 2027.
Kunstmuseum Basel, St. Alban-Graben 8, 4010 Bâle.



