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Umberto Allemandi, éditeur visionnaire et fondateur de « Il Giornale dell’Arte », est mort à l’âge de 88 ans

L’éditeur a bâti un réseau international de publications, dont « The Art Newspaper », qui a profondément transformé le journalisme culturel.

Luca Zuccala
11 mars 2026
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Umberto Allemandi. © Anna Somers Cocks

Umberto Allemandi. © Anna Somers Cocks

La passion d’Umberto Allemandi pour la presse s’est manifestée très tôt. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sa famille est évacuée à Asti où, à l’âge de 5 ans, il sait déjà écrire. Avant même d’entrer à l’école, il met cette aptitude à profit en réalisant un journal manuscrit, tiré à un seul exemplaire, que les lecteurs peuvent consulter en échange de quelques pièces. C’est là le premier signe de l’esprit d’entreprise qui marquera plus tard toute sa carrière. Les années suivantes, il continue de produire de petites feuilles d’information pour le groupe de jeunes de sa paroisse, au lycée et même pendant les vacances à la mer, publiant des comptes rendus de parties de billes disputées sur la plage.

Sa première expérience au sein d’une publication établie a lieu avec la revue de théâtre Il Dramma, sous-titrée quindicinale di commedie di grande successo, un bimensuel consacré à des comédies à grand succès dirigée par Lucio Ridenti. Umberto Allemandi y collabore tout en finançant ses études. Il s’inscrit en sciences politiques à l’université de Turin, où Norberto Bobbio compte parmi ses professeurs, sans toutefois achever ses études.

Peu après, il travaille comme concepteur-rédacteur à l’agence de publicité d’Armando Testa, une expérience qui se révélera déterminante pour la suite de sa carrière. Il y apprend l’art de la concision et la puissance de la formule percutante. Testa aimait évoquer le « punch », cette formule brève et percutante capable de marquer durablement le lecteur. Un seul coup bien porté, disait-il, vaut mieux qu’une rafale de coups mal ajustés. Pour Umberto Allemandi, cette leçon sera fondamentale : l’art du titre et l’économie du langage deviendront des traits distinctifs de son style éditorial. Parmi les campagnes réalisées à cette époque, il évoquera plus tard avec affection les célèbres publicités pour Caffè Paulista, mettant en scène le personnage de « Carmencita ».

Son retour à l’édition intervient à la fin des années 1950 grâce à Alberto Bolaffi, qui souhaitait développer des projets éditoriaux consacrés au collectionnisme, en complément des catalogues philatéliques que la famille Bolaffi publiait depuis des décennies. Umberto Allemandi est chargé de prendre la direction de ces nouvelles publications et restera associé à l’entreprise pendant vingt-trois ans. Durant cette période, il supervise un large éventail de catalogues et d’initiatives éditoriales consacrés à des domaines allant du vin de collection à l’art moderne.

À partir de 1970, il dirige Bolaffi Arte, un magazine d’information consacré au monde de l’art fondé par Giulio Bolaffi. La publication se distingue notamment par ses couvertures, qui présentent des œuvres originales d’artistes célèbres ou émergents de l’époque, dont beaucoup étaient personnellement connus d’Allemandi. Parmi ceux qui y contribuèrent figurent Giorgio de Chirico, Salvador Dalí, Joan Miró, Man Ray, Andy Warhol et Joseph Beuys. Le magazine s’impose rapidement comme une plateforme importante de réflexion sur l’art contemporain et le collectionnisme.

Après la vente de Bolaffi Arte à Giorgio Mondadori, Umberto Allemandi s’installe à Milan. Il y reçoit une proposition pour rejoindre Rizzoli, qu’il décline. En 1982, avec un petit groupe de collaborateurs qui avaient travaillé avec lui à Milan, il choisit plutôt de concrétiser une idée qu’il nourrissait depuis longtemps : créer une publication qui ne serait pas un magazine sur papier glacé, mais un véritable journal entièrement consacré à l’art. Conçu selon la structure et le sérieux d’un quotidien tout en paraissant chaque mois, le projet constitue alors une expérience éditoriale novatrice.

Le modèle graphique s’inspire du Times de Londres, tandis que le logo du journal provient d’une frise décorative découverte dans un ouvrage de l’Accademia Albertina de Turin. La rédaction s’installe d’abord dans un appartement de la Via Mancini, sur les collines qui dominent Turin, derrière l’église Gran Madre. Ces modestes locaux deviennent rapidement un lieu de rencontre animé, ce que beaucoup décrivent comme un « carrefour d’idées », fréquenté par des figures majeures du monde de l’art et de la culture.

Quelques années plus tard, la rédaction s’installe dans des locaux plus vastes au rez-de-chaussée du même immeuble. En 2015, le siège est transféré au cœur de Turin, piazza Emanuele Filiberto, dans le quartier du Quadrilatero Romano.

Le premier numéro de Il Giornale dell’Arte, dirigé par Umberto Allemandi, paraît en mai 1983. Gianna Marini est sa partenaire dans l’entreprise, en tant que directrice générale et rédactrice en chef. Dès ses débuts, le journal se distingue par l’étendue de ses sujets, de la politique culturelle et de la vie des musées aux expositions, à la restauration, à l’édition et au marché de l’art, mais aussi par un style clair et direct, qui évite l’hermétisme parfois associé à la critique d’art. Le succès est immédiat et l’originalité de son format attire rapidement l’attention à l’international.

La croissance de l’entreprise est rapide. Le budget initial en 1982 s’élève à 350 millions de lires (environ 500 000 euros en valeur actualisée) ; en 1986, il atteint 3 milliards de lires (environ 4,2 millions d’euros actuels). La petite équipe de cinq collaborateurs, direction et rédaction comprises, passe à quatorze personnes à la fin de la décennie. Parallèlement à Il Giornale dell’Arte, le groupe lance plusieurs autres périodiques, dont la revue trimestrielle Antologia di Belle Arti, dirigée par les historiens de l’art Giuliano Briganti, Alvar González-Palacios et Federico Zeri. Très prestigieuse, bien que destinée à un lectorat spécialisé, elle atteint une diffusion internationale d’environ 3 500 exemplaires. D’autres titres voient le jour, notamment Il Giornale della Musica, fondé en 1985 (ensuite entièrement repris par son coéditeur EDT), ainsi que La Gazzetta Antiquaria.

Les ambitions d’Umberto Allemandi dépassent toutefois rapidement l’Italie. La vocation « universelle » du journal italien trouve bientôt un prolongement à l’étranger. En 1990 est fondée à Londres l’édition anglophone The Art Newspaper, publiée sous l’enseigne Umberto Allemandi & Co. Publishing Ltd. Le journal est cofondé et dirigé jusqu’en 2002 par l’historienne de l’art Anna Somers Cocks, qui est passée par le Victoria and Albert Museum et la revue Apollo. Elle deviendra par la suite l’épouse d’Umberto Allemandi.

D’autres éditions sont créées dans les années suivantes. En 1992 est lancée à Athènes l’édition grecque Ta Nea tis Technis. En 1994 paraît à Paris Le Journal des Arts, remplacé en 2018 par The Art Newspaper France. Une édition en langue espagnole, El Periódico del Arte, est publiée entre 1997 et 2002. Au XXIᵉ siècle, le réseau s’étend encore avec The Art Newspaper Russia, fondé à Moscou en 2012 ; The Art Newspaper China, lancé à Pékin en 2013 ; et, depuis 2023, The Art Newspaper Turkey.

Entre 2002 et 2014, Umberto Allemandi crée et publie également Il Giornale dell’Architettura, un mensuel conçu comme un organe d’information équivalent, pour les domaines de l’architecture, de la construction, du design, de l’urbanisme et de l’environnement, à ce qu’est Il Giornale dell’Arte pour le monde de l’art. Après une période de suspension, la publication renaît en ligne en 2014 grâce à un groupe d’anciens rédacteurs et à l’association culturelle The Architectural Post, sous licence d’Umberto Allemandi.

Parallèlement à ses journaux, il développe aussi une importante maison d’édition. En 1983, au moment du lancement de Il Giornale dell’Arte, il fonde Umberto Allemandi & C., rapidement reconnue pour ses livres à la couverture bleu aigue-marine, appelés en interne « bleu Allemandi ». Cette couleur est choisie délibérément à la place du noir, déjà adopté par l’éditeur Franco Maria Ricci. L’inspiration, une fois encore, vient d’Angleterre, plus précisément de la teinte d’un certain papier à lettres. L’un des principes qu’Allemandi retient d’Armando Testa est l’importance d’une identité visuelle forte, immédiatement reconnaissable par les lecteurs.

Au fil du temps, la maison d’édition a constitué un catalogue reconnu pour sa rigueur scientifique. Il compte aujourd’hui près de 2 800 titres, consacrés à l’histoire de l’art, à l’architecture, à l’économie de l’art et à la littérature. Parmi les auteurs publiés par Allemandi figurent Luigi Carluccio, Federico Zeri, Giuliano Briganti, Francis Haskell, John Pope-Hennessy, Jean Clair, Alvar González-Palacios, Jennifer Montagu, Clement Greenberg, Erwin Panofsky, David Sylvester, Rafael Moneo, Renzo Piano et Antonio Paolucci.

Au nombre des ouvrages les plus importants de l’éditeur figure la grande étude Caravaggism in Europe, un projet monumental de plus de mille pages et deux mille illustrations, achevé après la mort de son directeur scientifique, Benedict Nicolson, par son épouse Luisa Vertova. D’autres publications marquantes comprennent les travaux de John Pope-Hennessy sur Raphaël et la sculpture de la Renaissance ; Giorno per giorno nella pittura : Scritti sull’arte dell’Italia settentrionale dal Trecento al primo Cinquecento de Federico Zeri ; la traduction italienne des essais de Clement Greenberg, Art and Culture ; Considérations sur l’état des beaux-arts : critique de la modernité de Jean Clair ; ainsi que Patrons and Painters de Francis Haskell, étude fondamentale sur les relations entre l’art et la société à l’époque baroque.

La maison d’édition produit également des séries multimédias, comme I Video del Louvre, et gère des librairies dans plusieurs grands musées italiens, notamment à la Galleria Nazionale d’Arte Moderna de Rome, au Castello Sforzesco de Milan, au Musée égyptien de Turin et à la Reggia di Venaria. Elle publie par ailleurs des catalogues d’exposition pour de grandes institutions internationales, parmi lesquelles le Museum of Modern Art de New York, le musée d’Orsay à Paris, les Musées du Vatican et le musée Dalí de Figueres.

Parmi ses entreprises éditoriales les plus ambitieuses figure le Universal Dictionary of 20th-Century Architecture, achevé en 2001 en six volumes avec la contribution de plus de 400 chercheurs issus de dix pays. En 2004, une édition en quatre volumes a été publiée en collaboration avec l’Institut Treccani.

Au fil des années, Umberto Allemandi a reçu de nombreuses distinctions, dont le Prix national italien de la culture, qui lui a été décerné en 1992 par le président du Conseil Carlo Azeglio Ciampi. D’autres reconnaissances ont suivi, notamment de la part du National Art Collections Fund à Londres, de l’Art Directors Club à New York et d’autres institutions culturelles.

Dès le début des années 2000, Il Giornale dell’Arte élargit son audience avec le lancement de son édition en ligne. Le journal imprimé continue néanmoins de paraître chaque mois, offrant de 100 à 200 pages, proposant une couverture approfondie l’actualité artistique internationale et des politiques culturelles. En 2025, l’ensemble des archives du journal a été mis en ligne, offrant une chronique exceptionnelle de plus de quatre décennies d’activité artistique à l’échelle mondiale.

Umberto Allemandi s’est éteint le 9 mars 2026, le jour de son 88e anniversaire. Son héritage perdure à travers le réseau international de journaux qu’il a fondé, ainsi qu’à travers une maison d’édition qui a profondément marqué le débat contemporain sur l’art, l’architecture et la culture.

Hommage à Umberto Allemandi par Anna Somers Cocks, son épouse et fondatrice de The Art Newspaper

Je venais tout juste de devenir rédactrice en chef de la revue Apollo, après treize années passées au Victoria and Albert Museum, lorsque, en lisant le dernier numéro réalisé par mon prédécesseur, je compris que, malgré tout son prestige, la revue avait perdu le lectorat qu’elle avait servi à ses débuts, au début du XXᵉ siècle. Il n’existait plus vraiment de lecteur généraliste pour des essais embrassant tout le spectre de l’art. Comme la science, la discipline s’était professionnalisée et hyperspécialisée ; sans compter que les historiens de l’art avaient cessé d’écrire de manière à séduire le lecteur non spécialiste. Trop de textes servaient désormais avant tout les carrières universitaires, alimentées par l’obligation de publier pour accumuler des points dans l’évaluation académique.

Puis un journal arriva sur mon bureau, Il Giornale dell’Arte, et je fus immédiatement séduite. Il offrait de véritables informations, à jour, sur ce qui se passait à l’échelle internationale, couvrant toutes les branches des arts, y compris l’archéologie et la restauration. Il consacrait également une section entière au marché de l’art, rigoureusement séparée, tant physiquement qu’éditorialement, du reste du journal. Les règles de Kipling – qui, où, quoi, quand et, surtout, pourquoi – y étaient appliquées. Par son sens aigu de l’actualité, Il Giornale dell’Arte reconnectait implicitement les différentes composantes du monde de l’art et montrait comment l’art influence le monde qui l’entoure, et inversement.

Le « coup de foudre » que j’ai éprouvé en découvrant ce journal se répéta quelques mois plus tard lorsque je rencontrai l’homme qui en était à l’origine, Umberto Allemandi. Nous devînmes amants et, trois ans plus tard, nous nous mariâmes. Tout aussi déterminant pour ma vie fut ce qu’il m’apprit du métier, surtout la capacité de sentir ce qui passait l’épreuve du « So what ? » (« et alors ? ») et ce qui n’y résistait pas. C’est une question que même les universitaires devraient se poser à propos de tout ce qu’ils écrivent.

Le premier numéro de Il Giornale dell’Arte a paru en 1983, si loin déjà que l’on a peut-être oublié combien l’idée était révolutionnaire à l’époque. Malgré le flot de communications promotionnelles qui nous submerge chaque jour, ce journal a donné à ceux qui s’intéressent vraiment à l’art les outils nécessaires pour les regarder avec lucidité. Le monde de l’art lui doit beaucoup. Moi aussi.

A.S.C.

DisparitionUmberto AllemandiIl Giornale dell’ArteGroupe The Art NewspaperJean ClairAnna Somers CocksFederico ZeriFrancis Haskell
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