Si dans cette exposition généreuse, Daniel Dezeuze – l’un des peintres fondateurs du mouvement Supports/Surfaces – s’en affranchit largement, il n’en n’oublie pas pour autant ses éléments fondateurs, en exploitant précisément le pluriel des deux termes. Ce pluriel s’applique à de nombreux domaines, nourris par le parcours de l’homme, grand voyageur (les séries des Mayas ou des Valises en attestent) et par ailleurs titulaire d’un doctorat en littérature comparée. Cela explique sans doute son attrait pour les nombreuses collaborations avec des écrivains, comme en témoigne la dernière salle de l’exposition consacrée à ses nombreux livres d’artistes et à leur importance, car « faire un livre avec un autre auteur constitue un vrai plaisir. C’est une façon de sortir de l’atelier », dit-il.
Chez lui, le questionnement est toujours double : qu’est-ce qu’une peinture et comment est-elle constituée ? Les variations sont infinies. Ainsi, quand le châssis est désolidarisé de la toile, il se transforme tant en sculpture murale qu’en support pictural autonome, incluant le mur dans des fenêtres géométriques et angulaires, qu’il s’agisse des classiques (en ce qui le concerne) Tableaux-écrans ou des monumentales Grandes calligraphies d’inspiration chinoise. Réalisées par l’assemblage entrecroisé de trois ou quatre planches de ski, elles forment un alphabet à géométrie adoucie grâce aux extrémités incurvées du bois et aux diverses couleurs du même support. Si les deux séries citées se distinguent notamment par leur rupture d’échelle – ce dernier terme pris dans sa singularité étant un des éléments fondateurs de la pratique du peintre, époque Supports/Surfaces –, la série des Tableaux-écrans répond à une interrogation quasi existentielle de la part de Dezeuze. « Face à la prolifération des écrans, devant laquelle je me sens un peu naufragé, que va devenir la peinture, comment va-t-elle survivre ? », s’interroge-t-il.

Vue de l'exposition « Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 » au musée Paul Valéry de Sète. Photo : Gilles Hutchinson
Ce questionnement irradie toutes les œuvres présentées à Sète, depuis les structures en treillis des Peintures sur panneau extensible datant de 2001. Sous leur apparente hétérogénéité, elles tentent, parfois, proposent, souvent, des réponses plastiques à ces interrogations. Essentiellement en s’ouvrant au monde, à d’autres cultures, à d’autres disciplines, sans négliger l’histoire européenne à l’instar de la série des Blasons et des Boucliers. Ceux-ci réinterprètent une filiation médiévale héritée de l’univers héraldique et militaire de cette époque. Le peintre s’y est intéressé au travers des écrits de Georges Dumézil et Georges Duby. En dépouillant ces éléments de leur fonction d’identification d’une part, défensive de l’autre, il les intègre dans le champ de l’art contemporain, comme il n’a cessé de le faire avec d’autres objets, a priori incongrus, comme les valises ou les skis.

Vue de l'exposition « Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 » au musée Paul Valéry de Sète. Photo : Gilles Hutchinson
Ici blasons et boucliers se transforment en surfaces picturales lui permettant d’expérimenter, de façon sérielle mais non répétitive, différents supports et matériaux, alliant aussi bien l’osier et la résille métallique que le papier vinylique ou encore la peinture. Tout ceci permet à Daniel Dezeuze d’affirmer : « La peinture me permet de voyager dans l’espace comme dans le temps, de la peinture chinoise à la civilisation médiévale. Je reste cependant accroché très fortement au pictural, à ce qui fait les lois de la peinture. Je reste dans son exercice. C’est ancré dans mon histoire ».
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« Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 », jusqu’au 8 mars 2026, musée Paul Valéry, 148 rue François Desnoyer, 34200 Sète.




