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Reportage

Stephan Eicher, une attention au monde

Ancien élève de la F+F Schule für Kunst und Design, à Zurich, le chanteur suisse raconte comment cette école d’art lui « a sauvé la vie ». L’ami de Sophie Calle confie également sa prise de distance avec le marché de l’art et sa passion pour les musées régionaux.

Julien Bordier
24 décembre 2025
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Stephan Eicher. © Michael Jungblut

Stephan Eicher. © Michael Jungblut

Le nouvel album de Stephan Eicher s’intitule Poussière d’or. L’orfèvre suisse de la chanson francophone, lequel a démarré dans la musique au début des années 1980 au sein du groupe cold wave Grauzone (zone grise), a visiblement une inclination naturelle pour la grisaille. « J’adore le gris, s’enthousiasme en effet le chanteur à la pilosité de mousquetaire dandy. Cela simplifie la vie. Les couleurs sont comme les odeurs. Avez-vous remarqué que, dans les taxis, chez les dentistes ou dans les hôtels, on sent partout une sorte de parfum qui tient du désinfectant pour toilettes ? Ça m’agresse ! J’aime les odeurs grises, à la fois sèches et humides. »

« J'ai choisi la musique »

Le rebelle bernois, âgé de 65 ans, a très tôt affiché la couleur, plutôt rouge sang. Le jeune Stephan est un garçon « sauvage », comme il le dit aujourd’hui de lui-même. En souffrance à l’école et ne se voyant pas suivre une formation de serveur en hôtellerie, le lycéen fugue de l’École d’humanité, un internat situé à Hasliberg (Suisse), pour rejoindre Hambourg (Allemagne) avec sa professeure de dessin. Grâce à l’appui de cette dernière, l’adolescent intègre à 17 ans une école d’art à Zurich, la F+F Schule für Kunst und Design – F+F pour « Form + Farbe » (Forme + Couleur). « Il fallait avoir son baccalauréat pour s’inscrire, ce que je n’avais pas. Mais on m’a tout de même accepté. Entrer dans cette école m’a permis de me reconstruire. Cela m’a sauvé la vie. »

Fasciné par le minimalisme et le dadaïsme, Stephan Eicher étudie pendant trois ans tout en collaborant à des groupes de musique. « Très vite, j’ai commencé à inclure la musique et la performance dans mes créations. La F+F était une formation progressiste. Elle a été fondée en 1971 dans l’esprit révolutionnaire de 1968. » Et de préciser : « Elle constituait une alternative à la Haute École d’art de Zurich1, plus élitiste, qui ne proposait alors que des cours d’arts appliqués. À la F+F, le dessin était presque interdit. J’ai d’ailleurs plus utilisé la photocopieuse Xerox que les crayons. »

De cette formation, il reste au compositeur-interprète une certaine attention au monde. « J’avais pour professeur Serge Stauffer, ami et traducteur en allemand de Marcel Duchamp. Lui et d’autres enseignants m’ont appris à remarquer des liens imprévisibles entre les choses, à observer l’univers différemment. Par exemple, pendant la pandémie due au Covid-19, les ciels que je voyais depuis la Camargue, où j’habitais, étaient d’un bleu uni- forme, presque ennuyeux. Lorsque le premier avion a déchiré l’azur, j’ai perçu une grande violence. À la fin de mon cursus, un de mes professeurs, l’artiste Mike Hentz, m’a dit : “Stephan, peut-être faut-il que tu fasses vraiment de la musique.” » Le succès précoce de Grauzone, le groupe dans lequel il avait rejoint son frère Martin, enfonce le clou. « Nous avons commencé à gagner de l’argent. J’étais alors un jeune père, je devais nourrir ma famille. J’ai choisi la musique. » Comme une évidence.

Celle-ci a toujours été présente dans le foyer domestique. Son père, d’origine yéniche, lui a mis très tôt un accordéon entre les mains. « À 7 ans, j’ai récupéré celui de mon grand frère qui était beaucoup trop gros pour moi. J’étais coincé avec cet énorme instrument sur les genoux. J’ai détesté cela et je me suis rapidement tourné vers la guitare, plus légère. » Il poursuit : « Ma mère m’a transmis son esprit critique, la littérature et l’art. Elle était inscrite à une Kunstverein, un club d’arts. Tous les ans, nous recevions deux ou trois lithographies à la maison. Elle aimait Henri Matisse, les arts égyptiens et étrusques. Elle m’a aussi appris les plantes. Elle connaissait toutes leurs vertus. La sauge, le thym, la belladone pour faire pâlir les joues rouges. Elle était un peu “sorcière” dans ce domaine. »

Avec le recul, Stephan Eicher ne regrette pas son choix de carrière. « J’adore dessiner, prendre des photos, mais je n’étais pas assez bon pour devenir plasticien. C’est pareil en musique. Je compose mes chansons à partir des mots de Philippe Djian. Si j’écris les paroles, le résultat est moins pertinent, et ce n’est pas de la fausse modestie ! » Stephan Eicher, dont l’un des artistes préférés est son compatriote Christian Marclay, a toujours entretenu le lien entre la musique et les arts plastiques, notamment à travers ses pochettes de disque. Pour son album My Place, en 1989, le duo d’artistes Fischli & Weiss – des amis – a réalisé la quatrième de couverture. Désormais, les plasticiens sont sollicités pour le visuel principal. L’interprète de « Déjeuner en paix » (1991) a gagné la possibilité de ne plus afficher son visage au recto. Pour Homeless Songs (2019), l’Allemand Gregor Hildebrandt a détourné un beau portrait mélancolique de l’actrice Greta Garbo. Le visuel d’Ode (2022) a, lui, été conçu avec l’artiste Sylvie Fleury. Pour Poussière d’or, Gregor Hildebrandt a reconstitué, en empilant 770 cassettes, un portrait de Stephan Eicher pris par Jean-Baptiste Mondino au début des années 1980.

Un collectionneur nomade

Et ce qui devait arriver arriva. En 2023, la galerie munichoise Lohaus Sominsky lui a proposé d’assurer le commissariat d’une exposition intitulée « Le Salon de musique ». « Cette jeune enseigne a d’abord sollicité Gregor Hildebrandt et Alicja Kwade afin de réfléchir à un accrochage d’œuvres liées à la musique, se rappelle Stephan Eicher. Gregor n’avait pas le temps. Il a suggéré mon nom, car j’ai une collection d’œuvres de ce genre. J’ai pris un plaisir fou à monter cette exposition. J’allais voir les artistes et je leur demandais ce qu’ils avaient à me proposer. C’était notamment l’occasion de présenter le travail du peintre et dessinateur Olivier O. Olivier. » Parmi les invités figuraient également John M Armleder, Sophie Calle, Sylvie Fleury, Gregor Hildebrandt, Idris Khan, Alicja Kwade, Jockum Nordström, Rainier Lericolais, Dan Reeder, Janina Roider et Annik Wetter. « C’était aussi un exercice très stressant, reprend-il. Je me sentais un peu comme un imposteur. Je n’aurais pas pu faire ça en France, où je suis le chanteur à succès ; en Allemagne, c’est possible, car je reste le membre underground de Grauzone. »

Il n’est guère surprenant de noter la présence de Sophie Calle parmi les artistes de l’exposition. La Française est une complice de longue date du musicien – « J’ai plus d’amis dans le monde de l’art que dans la musique », observe-t-il. En 2010, il est à ses côtés à Istanbul (Turquie) lorsqu’elle demande à des personnes aveugles de lui décrire ce qu’elles ont vu pour la dernière fois. « J’ai toujours été fasciné par son travail, commente-t-il. Sophie est impressionnante. Si elle a décidé quelque chose, il n’y a pas à discuter. »

La relation que le Suisse entretient avec le milieu de l’art contemporain a connu des hauts et des bas, pour reprendre le titre d’un de ses tubes. Le 15 septembre 2008, le jour de la faillite de la banque Lehman Brothers, l’artiste Damien Hirst vend de manière triomphale la production de son atelier aux enchères chez Sotheby’s, sans passer par sa galerie. « Ce jour-là, j’ai commencé à repousser le monde de l’argent, raconte le chanteur. J’y ai vu un signe, comme le fut cet avion déchirant le ciel bleu camarguais. Pour marquer ce moment, j’ai acheté Beautiful Inside My Head Forever, le catalogue de la vente. » La publication est à présent rangée dans un garage près de Montreux (Suisse). « J’ai acquis ma première œuvre d’art à Bâle à 32 ans, se souvient-il. C’était un petit Joseph Cornell tout simple. Lorsque je me suis installée en Camargue, il y a quelques années, j’avais à ma disposition de grands espaces. Il fallait habiller les murs. » Depuis, Stephan Eicher a retrouvé sa vie de nomade. Sa collection est stockée en attendant un nouveau point de chute.

Lorsqu’il est en tournée, le musicien visite avec bonheur les musées municipaux. « Vous savez pourquoi je les aime ? interroge-t-il ; parce que personne ne vient m’embêter. Je suis tout seul ; c’est d’ailleurs un peu triste. L’autre jour, j’étais au musée Labenche, à Brive-la-Gaillarde [Corrèze], où est conservé un piano quart de queue ayant appartenu à Claude Debussy. J’ai demandé au gardien si je pouvais le toucher. J’ai ainsi pu jouer une note sur le piano du célèbre compositeur! » « Je préfère ces musées aux foires comme Art Basel. On y découvre toujours des œuvres profondément touchantes », reconnaît l’artiste.

L’art brut trouve encore grâce à ses yeux, comme les créations de son compatriote Adolf Wölfli. Mais ce qui anime Stephan Eicher aujourd’hui, c’est le théâtre. Il a été amené à s’intéresser à la scène par sa complice Sophie Calle – une fois de plus : « Ce milieu m’attire beaucoup. La scénographie, les lumières, le quatrième mur... » Stephan Eicher a joué avec une fanfare, sur un radeau, avec des automates. Le troubadour est désormais seul sur les planches, dans un spectacle qui tient à la fois du concert, du récit intime et de la conférence chantée. Une vraie performance !

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Stephan Eicher, Poussière d’or, Barclay/Universal Music, 2025 ; « Poussière d’or Tour », concerts en Europe en février 2026, stephan-eicher.com/tour-poussiere-do

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