Critique
Expositions

De Kooning et Soutine, dans le vif de la peinture

Le musée de l’Orangerie, à Paris, met en lumière l’influence de l’œuvre de Chaïm Soutine sur celle de Willem de Kooning. Une confrontation exceptionnelle et inédite.

En 1943, Chaïm Soutine meurt à Paris, et Willem de Kooning commence son tableau Queen of Hearts. Les deux artistes sont nés à moins de dix ans d’écart, l’un dans une ville de l’actuelle Biélorussie, l’autre à Rotterdam; installés l’un dans la capitale française, l’autre à New York, ils ne se sont jamais rencontrés, mais de Kooning a eu l’occasion, dès les années 1930, de voir les œuvres de son aîné dans différents musées et galeries new-yorkais, où il était régulièrement présenté.

Vue de l’exposition « Chaïm Soutine/ Willem de Kooning, la peinture incarnée », musée de l’Orangerie, Paris. © Sophie Crépy

L’exposition conçue par Claire Bernardi et Simonetta Fraquelli s’appuie sur cette fréquentation avérée et montre combien chacun de ces rendez-vous a compté dans le parcours de l’artiste, en particulier la rétrospective du Museum of Modern Art en 1950, laquelle coïncide avec l’élaboration de ses Women – en voir un ensemble à Paris est déjà en soi un événement.

En quelques salles et une quarantaine d’œuvres, les expérimentations de de Kooning se déploient, des années 1940 aux années 1970, entre portraits, figures et paysages, figuration et abstraction, frottées aux touches épaisses et aux couleurs vives, à la surface picturale dense, voire saturée, et pourtant animée, aux déformations qui gagnent tout chez Soutine. Ainsi s’affirment-elles comme questionnées, aiguillonnées et confortées par cette peinture qui, pour être d’un autre temps et d’un autre espace, ne cesse d’y résonner.

UNE MISE EN DIALOGUE

En 1943, la Bignou Gallery (New York) les présentait déjà côte à côte, mais il ne s’agit nullement, aujourd’hui à l’Orangerie, d’une simple confrontation ou juxtaposition : les enjeux sont ici d’une autre envergure. Évidemment, la question de l’influence et de l’admiration se pose, non en termes d’antériorité ou d’invention, mais dans ce vertige posé par de Kooning quand il déclare : « Plus j’essaie d’être comme Soutine et plus je deviens original. » L’émergence et la définition de l’expressionnisme abstrait y sont reconsidérées de part et d’autre de l’Atlantique et de la guerre, dans un rapport dynamique au sujet quel qu’il soit, mais aussi, par rebonds, dans des filiations plus longues, Rembrandt se manifestant à travers Le Bœuf écorché (1925) de Soutine.

« Plus j’essaie d’être comme Soutine et plus je deviens original. »

Une histoire longue s’écrit ainsi dans la mise en dialogue de ces œuvres où la peinture est autant une présence indéniable qu’une interrogation toujours renouvelée, où elle prend corps en fouillant, creusant et travaillant à la fois ses sujets et sa matière propre : dans les corps morcelés et enfouis des Women de deKooning s’ouvrent des yeux et des sourires, comme la robe blanche de la Femme entrant dans l’eau (1931) de Soutine qui fourmille de particules de couleur – les mêmes qui s’entassent ou se sédimentent pour former sa Colline de Céret (1921).

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« Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée », 15 septembre 2021 - 10 janvier 2022, musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, place de la Concorde, 75001 Paris.