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Marché de l'art

Benjamin Steinitz, le XVIIIe siècle de père en fils

Daniel Alcouffe, Christian Baulez, Bernard Chevallier, Alexandre Pradère ou Dimitri Zikos écrivent dans les catalogues Steinitz. L’estime qu’ils avaient pour le père y est peut-être pour beaucoup, autant sans doute que la passion débordante du fils.

"Si Benjamin avait suivi un parcours universitaire classique, je me demande parfois s’il aurait la même approche des objets et la même capacité à faire des découvertes." Pour Marina, son épouse, «Benjamin a fait en réalité quinze années d’études auprès de son père, quinze années qui ont forgé l’étendue de ses connaissances bien sûr, mais surtout sa manière d’être et de se comporter avec les autres, et s’il est il est aujourd’hui, c’est grâce à ce volet de sa personnalité».

Les Valeurs Steinitz

Plutôt que d’évoquer d’emblée les succès qui ont fait la réputation de Bernard Steinitz, Benjamin parle des drames qui ont secoué la vie de son père, disparu en 2012. « Mes grands-parents paternels avaient fui la Pologne au milieu des années 1920 et s’étaient installés à Dijon. La légende familiale veut que le rabbin leur ait dit que la vie y était douce. Lorsque la guerre est arrivée, mon grand-père et son fils aîné se sont cachés en zone libre, laissant chez eux ma grand-mère, ma tante et mon père qui avait tout juste 8 ans; jamais ils n’avaient songé que l’on s’en prendrait aux femmes et aux enfants… Ils ont été dénoncés en 1942 par leur comptable sous les yeux de mon père. Ma jeune tante et ma grand-mère sont parties dans le convoi 6 pour Auschwitz, ce village autrefois juif était née ma grand-mère.» Bernard Steinitz est sauvé de justesse par un policier, puis caché dans le Jura. Il retrouve après 1945 son père et son frère, et se marie à 18 ans. «Mes parents n’avaient absolument pas d’argent et vivaient avec leurs deux enfants dans une camionnette Citroën. Or, mon père vend un jour à Lille une petite berceuse en argent lilloise qu’il avait achetée pour rien à Marseille. Il double sa mise. Tout est parti de là. Il se rend très vite compte qu’il a un peu de nez. En 1963, il s’installe à Pantin, il reprend un café que personne n’osait approcher car il avait appartenu à de malheureux Algériens qui avaient été assassinés. En parallèle, mon père découvre alors l’Hôtel Drouot… C’était quelque chose! Un peu comme d’installer un enfant dans un magasin de jouets…» L’enfant justement dont la jeunesse avait été volée trouve là son terrain de jeu favori.

Benjamin Steinitz n’oublie jamais combien la vie est fragile, pas davantage que son épouse Marina. Cette humilité fait peut-être leur force.Le mot «chance» revient d’ailleurs constamment dans la bouche de Benjamin Steinitz, qui conduit en matière de mécénat la même politique que son père. La générosité de ce dernier avait beaucoup marqué les esprits, du don au musée du Louvre de la paire de portes aux chiffres d’Henri II et de Catherine de Médicis à la cession à prix coûtant à Jayne Wrightsman du bureau «brisé» de Louis XIV, aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art, à New York – une façon de remercier l’Amérique pour son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale.

Marina et Benjamin Steinitz D.R.

L’enthousiasme Steinitz

«J’ai une philosophie, poursuit-il. La vie s’organise et s’oriente autour de quelques décisions. J’avais envie de travailler avec mes parents et, au moment de la guerre du Golfe, j’ai quitté New York pour me mettre au service de mon père. J’ai eu la chance d’arriver à un moment il avait le désir de transmettre.» Benjamin a hérité de la «notion orientale de l’heure» qu’avait Bernard Steinitz, constate Alexandre Pradère : il est capable de passer une après-midi entière à discuter avec un restaura-teur ou un spécialiste à côté du feu de cheminée de la rue Royale – où il s’est rapatrié après avoir fermé son show-room face au Bristol –, oubliant tout le reste alors que ses collègues obéissent à des emplois du temps réglés comme du papier à musique. À l’instar de son père, il témoigne d’un instinct exceptionnel pour les objets et d’une constante ferveur. «Disons que j’ai des émotions. Ce matin, j’ai eu une quasi crise cardiaque en découvrant un fauteuil de Jacob jamais touché, avec son tissu d’origine et son traversin en triangle en cuir. Je n’ai bien sûr pas pu résister.» Benjamin Steinitz n’enchérit pas non plus au téléphone. Il se déplace systématiquement et l’énergie qu’il déploie lors des enchères a eu tôt fait d’asseoir sa réputation. Il a plus ou moins raflé tout ce qui comptait la saison dernière. «Je préfère être dans la salle. Un jour, un milliardaire français m’a dit de façon dédaigneuse, juste avant une vente en province, «J’espère que vous avez des moyens, car je vais vous écraser». Finalement, qui est rentré à Paris avec son meuble? Je n’ai jamais eu beaucoup d’argent, mais cela ne m’a jamais empêché d’acheter ce que je désirais. En fait, j’achète comme un collectionneur le ferait. Ma notion du prix est un peu comme ma notion de l’heure. Je ne réfléchis pas vraiment et suis incapable de fixer un prix avant la vente pour une œuvre unique. La semaine dernière, tout le petit milieu a parlé du régulateur d’Orléans, estimé 15 000 à 20 000 euros et que j’ai emporté à 140 000 euros. Ses bronzes sont sublimes, je suis tombé amoureux de l’objet. Je l’ai évidemment payé cher, mais l’ai revendu le lendemain à un client qui a tout de suite compris son importance.» La marque de la maison Steinitz, c’est en effet un stock qui tourne, quitte à ne pas toujours marger. Une stratégie qui permet surtout de fidéliser les clients, mais aussi de ne pas présenter les sempiternels mêmes objets. «J’adore mon métier car je fréquente des gens qui sont aussi passionnés que moi

Le goût Steinitz

Éclectisme est le maître-mot. Une sculpture de Jean Arp fait face à un buste de Metellus de la collection des comtes de Pembroke à Wilton House, tandis que des vases en jaspe «Kopeich» de la taillerie impériale de Kolyvan (Russie) sont posés sur les consoles de Piranèse. Lustre par André-Charles Boulle, guéridon de Maximilien-Emmanuel de Bavière, commodes et bureaux de Pierre Garnier, paire de torchères de Pierre-Philippe Thomire provenant de San Donato… Et bien sûr les boiseries, notamment celles en laque de Chine de l’hôtel de Boisgelin… «La qualité essentielle d’un marchand, selon moi, est sa curiosité. Je ne sais pas s’il s’agit d’une question d’éducation ou plutôt d’expérience de vie. Je n’ai absolument aucun business plan en tête. Ma plus grande fierté, c’est de trouver les objets les plus formidables et de les vendre à mes amis collectionneurs. Et si je devais donner un conseil à quelqu’un qui aurait envie de se lancer, ce serait de passer le plus de temps possible au musée pour se former l’œil. Pour conserver une objectivité par rapport à l’objet, un point essentiel, il faut en avoir beaucoup vus, et savoir aussi que le premier regard dépend particulièrement de notre état psychologique.» Au-delà de cette dialectique de découverte, il y a surtout dans la «famille Steinitz» (au sens large, puisque Benjamin Steinitz y inclut toutes ses équipes) une communion des savoirs : instinctif, livresque et technique. Chercheurs et restaurateurs s’affairent dans la documentation et dans les ateliers. «Benjamin a les qualités de son père, notamment celle d’être un grand découvreur. Sa force tactique, explique Alexandre Pradère, c’est aussi d’avoir compris qu’un stock doit tourner pour éveiller la curiosité et l’appétit de ses clients.» Son atout de poids est d’être aussi à l’aise avec un collectionneur international qu’avec un brocanteur qui lui pro-pose une pièce. Il n’y a pas de secrets, Benjamin Steinitz achète énormément «à la main», ce qui explique la présence des fauteuils du Grand Salon du château d’Abondant sur son stand de la dernière Biennale Paris (aujourd’hui au Louvre), ou ce nouveau fauteuil de Georges Jacob, sorti de nulle part. Alors que les récents scandales de faux semblaient avoir sonné le glas des grands antiquaires de la place de Paris, la maison Steinitz n’a absolument rien changé à ses recettes, encore moins à ses goûts. Tandis que nombre de ses pairs cherchent de nouvelles voies pour revaloriser une spécialité qui n’est plus au sommet comme jadis, cet antiquaire incarnant pourtant la jeune génération a paradoxalement peu innové. Quand d’aucuns se creusent la tête pour présenter leurs pièces de façon plus actuelle, lui n’a pas dévié de son credo old school qui s’assume. Rue Royale ou sur les grandes foires, de la Biennale de Paris à la Brafa à Bruxelles (où il expose jusqu’au 3 février), ses period rooms aux boiseries raffinées – à peine allégées avec le temps – tranchent avec le cross-over épuré lancé de longue date déjà par le décorateur-antiquaire Axel Vervoordt. Comme si les temps n’avaient pas changé. Le fils de celui que l’on nommait le «prince des antiquaires» a simplement suivi ses classiques : Jacques Seligmann, Joseph Duveen ou Bernard Steinitz.

Steinitz, 6, rue Royale, 75008 Paris, steinitz.fr