© Amatsou Diallo, courtesy de Bamako Encounters

Reportages
Marché de l'art

Les 25e Rencontres de Bamako célèbrent la diversité africaine

Le festival de photographie, qui se tient jusqu’à fin janvier dans la capitale du Mali, pose son regard sur les multiples facettes du continent africain, représenté dans cette édition par 85 artistes.

L’édition marquant le 25e anniversaire des Rencontres de Bamako – la plus importante biennale de photographie et de vidéo d’art sur le continent africain –, intitulée « Stream of Consciousness » [« monologue intérieur »], se déroule dans sept lieux, dont le musée national du Mali. Bonaventure Ndikung, le directeur artistique de la biennale, ainsi que son équipe constituée d’Aziza Harmel (commissaire indépendante tunisienne), Astrid Sokona Lepoultier (commissaire indépendante malienne basée à Paris) et Kwasi Ohene-Ayeh (artiste et curatrice ghanéenne) ont invité plus de 85 artistes, qui se concentrent sur le « moment quelque chose attire l’attention du photographe, sur les nombreuses associations conceptuelles et esthétiques, sur les nombreuses références invoquées et les situations convoquées qui tous mènent au cliché ». Pour Bonaventure Ndikung, l’ensemble des sens, ajoutés au regard, contribuent au travail du photographe. Ce qui l’amène à poser cette question : « une photographie peut-elle nous dire quelque chose sur cet état d’esprit qui a éveillé les sens du photographe et conduit à la prise de vue ? »

Scènes de Vie (2017) d'Amsatou Diallo présente des femmes africaines transposées à Wilson, en Caroline du Nord, aux États-Unis. © Amatsou Diallo, courtesy de Bamako Encounters

Force est de constater que, même lorsqu’il est clair que le photographe a produit une œuvre fidèle à son état d’esprit, dans laquelle nous pouvons deviner non seulement ce qui se trouve devant l’appareil photo mais aussi ce qui se cache derrière l’œil de l’auteur, le résultat n’est pas, pour autant, forcément convaincant. Ainsi, les portraits et collages monochromes de l’artiste égyptien Ibrahim Ahmed, montrant des hommes musclés, manipulés numériquement, contorsionnés, sans torse ou sans tête, sont à première vue d’honorables réalisations sur le plan technique. Ahmed parvient à capturer une humeur. En revanche, le texte mural qui stipule qu’il existe des « tensions entre la masculinité traditionnelle et le moi individuel » laisse perplexe. Le « moi » est d’ailleurs un terme récurrent dans cette Biennale.

Nicene Kissentini plonge ainsi dans son « moi » pour créer de nouveaux souvenirs à partir de l’ancien, mais le cartel au mur explique que son travail montre à quel point la mémoire est elle-même peu fiable : éphémères, les souvenirs de détails de lieux et les expériences temporelles sont suspects. Mais que cela dit-il de l’esprit de l’artiste ? Adeola Olagunju propose une réponse possible en abordant la transformation psychospirituelle et la recherche de ce qu’elle appelle le « vrai moi » dans une vidéo enchanteresse qui se répète en boucle.

Vue de l’installation I remember the recommendations of Mr. President (2019) de Nicène Kossentini au musée national du Mali. © Korka Kassoguè, Bona Bell

La grande réussite de cette biennale se produit lorsque les artistes dépassent les considérations du « moi » pour explorer leur imagination. Le deuxième thème central de l’exposition est « la notion de monologue intérieur comme métaphore du flux des idées, des peuples et des cultures qui jaillissent du continent ». De telles œuvres témoignent des nombreuses facettes de l’Afrique, en dissociant ses habitants de leurs lieux d’origine. Les collages, peut-être involontairement humoristiques, d’Amatsou Diallo présentent des tantes africaines, des mères enveloppées dans des hijabs aux couleurs vives ou habillées de robes de couleur citron attrapant un taxi à un carrefour. Elles apparaissent aussi portant des vêtements du dimanche pour aller à l’église, cuisinant ou habillées de boubous sénégalais multicolores à motifs, ou encore la tête recouverte de voiles nigérians flamboyants. Des dames sont apprêtées comme pour aller à une soirée ou se faire photographier. Leur apparence est celle de femmes que l’on peut croiser dans la plupart des villes d’Afrique subsaharienne, mais elles sont transposées à Wilson, en Caroline du Nord, aux États-Unis. Le contraste, frappant, illustre les questions que pose Diallo : où est-on chez soi, et que signifie être né quelque part ? Où est la place des Africains – ou de quiconque – dans le monde aujourd’hui ?

Jihan El Tahri explore les liens politiques entre les révolutions à Cuba (1953-1959) et au Congo (1960-1966) dans une superbe installation lumineuse qui transforme un écran à rayons X en un album photo historique. La vidéo d’archive qui l’accompagne montre les relations entre le Congo et Cuba et comment la promesse d’indépendance du pays africain a échoué malgré l’aide du régime de l’île caribéenne. Cuba et le Congo ne sont plus politiquement alliés mais continuent de partager certaines traditions et goûts, à l’exemple du soukous, célèbre style de musique pour danser. La biennale poursuit en outre cette année un objectif politique explicite. Selon les termes d’Igo Diarra, récemment nommé directeur exécutif de la manifestation, « nous menons une guerre. Ce que nous faisons avec la biennale est une guerre culturelle pour changer l’image du Mali ». En effet, le pays est aujourd’hui en proie à une insécurité due aux activités de groupes armés. Des violences se sont produites entre bergers peuls et agriculteurs sédentaires, des bombes ont explosé dans la capitale et des Européens ont été la cible d’enlèvements et de demandes de rançon.

Les œuvres de Jihan El-Tahri au Musée du District de Bamako retracent les relations entre le Congo et Cuba. © Korka Kassoguè, Bona Bell

Mais Igo Diarra fait valoir qu’il ne s’agit là que d’une vision parcellaire du pays. Jusqu’à cette édition, la biennale était organisée par les autorités gouvernementales. Issu du secteur privé (il était auparavant éditeur), Igo Diarra ambitionne de laisser une bonne impression aux visiteurs internationaux. Toutes choses prises en considération, il y a réussi dans une certaine mesure. La poésie des images présentées, l’accrochage imaginatif, l’architecture richement préservée des différents lieux d’exposition contrastent en effet fortement avec les soldats en tenue de combat en poste devant les hôtels, les deux scanners de sécurité aux entrées de certains sites, la fouille au corps et de votre sac à l’Institut français (où le drapeau tricolore a été retiré pour ne pas attirer l’attention). La biennale évoque un futur qui ne saute pas encore aux yeux mais qui se dessine dans les esprits : un avenir collectif qui va au-delà du « moi », qui dépasse le conflit pour créer des échanges, engage le dialogue par-delà les différences. En d’autres termes, faire advenir ce que « Ubuntu » signifie en langue Nguni Bantu : « Je suis parce que nous sommes ».

12e édition des Rencontres de Bamako - Biennale de la Photographie, jusqu’au 31 janvier, divers lieux, Bamako, Mali.