Pour la saison 2026-2027, Bozar, à Bruxelles, inaugure un format d’exposition inédit : « Grand Invité », une carte blanche élargie accordée à un artiste pluridisciplinaire. Convié à présenter différentes facettes de son œuvre, ce dernier mène ses incursions dans divers champs et met en place des collaborations avec d’autres créateurs. Cette initiative est due à Christophe Slagmuylder, directeur général et artistique du Palais des Beaux-Arts. Il revient ainsi aux fondamentaux de l’institution (qui célèbrera son centenaire en 2028), tels qu’érigés par ses fondateurs : « Un lieu vivant pour les arts vivants. » Selon lui, ce programme fait aussi écho au thème du « Reassembling », le fil conducteur de cette saison. Il explique : « L’idée est de recomposer, mais également de se rassembler de nouveau, à une époque marquée par la guerre, la propagande et des visions du monde de plus en plus fermées. Bozar propose l’espace ouvert des images, de la musique, des performances et des récits comme un lieu où vivre l’art collectivement et imaginer d’autres mondes. »
Pour le directeur du Palais, il était évident que ce premier « Grand Invité » soit William Kentridge : « Je l’ai contacté dès ma prise de fonction en 2023. Et même si cela a pris un peu de temps, il était selon moi la personne idéale, l’archétype de l’artiste pluridisciplinaire. » Tous deux se sont connus quand Christophe Slagmuylder travaillait au Kunstenfestivaldesarts, alors sous la direction Frie Leysen, sa fondatrice, avant qu’il n’en prenne lui même les rênes entre 2007 et 2018.
L’artiste sud-africain entretient de nombreux liens avec Bruxelles. Son célèbre Faustus in Africa! fut créé à l’Opéra de la Monnaie en 1995 (à la suite notamment de visites au musée royal de l’Afrique centrale, à Tervueren), alors que trois ans plus tard, le Palais des Beaux-Arts l’accueillait pour sa première exposition institutionnelle en Europe. Et plusieurs membres importants de son équipe sont belges, comme la costumière Greta Goiris, le metteur en scène associé Luc De Wit, sans oublier Sabine Theunissen, responsable de la scénographie de ses spectacles et expositions depuis plus de vingt ans, celle de Bozar en constituant la trente-troisième ! William Kentridge raconte que son « premier lien avec la Belgique et Bruxelles était général et abstrait. Il remontait à l’époque où [il] étudiai[t] l’histoire coloniale africaine à Johannesbourg. C’est là [qu’il avait] découvert l’histoire désastreuse de la Belgique au Congo au XIXe et au début du XXe siècle ».

Studio Horse, 2020, bois, carton, pinces, branches et règles, Bruxelles,
Bozar, 2026. Courtesy du Kentridge Studio et de Bozar. Photo Yannick SAS
UN ART POLITIQUE
L’exposition « I am not me, the horse is not mine » s’est ouverte avec la projection, le 18 septembre 2026, du film Oh to Believe in Another World (2022) de William Kentridge dans la grande salle de concert du Palais. Elle était accompagnée par l’Orchestre national de Belgique (en résidence à Bozar) qui jouait en direct la très enlevée Symphonie no 10 (1946-1953) de Dmitri Chostakovitch sur laquelle s’appuie le long métrage. Le sujet de ce dernier est emblématique de la démarche politique de l’artiste sud-africain, puisqu’il repose sur l’espoir d’un avenir meilleur qu’a suscité la révolution russe de 1917, un espoir vite fracassé par la terreur stalinienne – ou tout autre régime dictatorial. Prenant la forme de marionnettes à la danse maladroite, des personnalités soviétiques (Vladimir I. Lénine, Léon Trotski, Joseph Staline) croisent des figures de l’avant-garde artistique russe du début du XXe siècle (Vladimir Maïakovski, Lili Brik, Dmitri Chostakovitch). Le grotesque de leurs attitudes est implicitement critique, tandis qu’ils se meuvent dans une maquette de musée surdimensionné à la soviétique. Cette mise en abyme déroutante est une des nombreuses composantes du travail de William Kentridge. Lequel ne cesse de capter l’attention des spectateurs avec son style néo-expressionniste apte à brouiller les pistes, témoignant des rapports entre politique et culture, à l’image des relations complexes qu’entretenait Dmitri Chostakovitch avec le régime stalinien.
En filigrane se tressent, ou surgissent, bon nombre de liens historiques, sociaux et politiques entre l’Afrique et l’Europe, grâce au regard averti de cet artiste sud-africain blanc engagé. Son parcours personnel et sa formation lui permettent d’appréhender et de retranscrire avec justesse les interactions entre ces deux continents. Ainsi s’interroge-t-il auprès du commissaire de l’exposition Tarek Abou El Fetouh : « Comprend-on le monde en termes raciaux, comme l’auraient dit Frantz Fanon [penseur majeur du postcolonialisme] et d’autres africanistes, ou en termes de classe comme l’aurait dit Lénine ? » Puis de poursuivre : « C’était un sujet de controverse dans les années 1940, et le débat dominant en Afrique du Sud dans les années 1970-1980. Ce rassemblement crée un réseau d’associations à travers le temps : histoires coloniales, migrations, politique et culture. Il permet à des récits de coexister et d’interagir, plutôt que de présenter une seule histoire linéaire. »
UNE SCÉNOGRAPHIE COMME UN SPECTACLE
Débutant et se fermant par une évocation de son atelier, le parcours de l’exposition pose les bases de son travail : pratique quotidienne du dessin, collages, films d’animation, maquettes de spectacles et collaborations multiples. En sourd une véritable énergie créatrice, à l’instar de celle du Centre for the Less Good Idea, un collectif (et une salle de spectacle) formé par l’artiste et établi à Johannesbourg. La scénographie immersive permet une plongée visuelle, sonore et rythmée dans l’univers de William Kentridge. Sa dimension poétique et temporelle s’impose au visiteur, que les titres des œuvres viennent conforter (l’installation The Refusal of Time et son pendant scénique, l’opéra multimédia Refuse the Hour, en 2012). Travaux plastiques et réalisations théâtrales interfèrent les uns avec les autres en d’impressionnantes hybridations.
« La scénographie est structurée en sections présentant des œuvres produites en marge de la création de plusieurs performances scéniques, précise Tarek Abou El Fetouh. Ces sections sont agencées dans un ordre non chronologique, entrelacées comme une partition musicale en plusieurs mouvements. » Ceux-ci sont d’amplitudes différentes et disposent de leur propre autonomie dans une ambiance sonore et visuelle définissant une variété de climats. Lesquels font de l’ensemble une véritable expérience où le temps et la mémoire, la fiction et le récit historique, le rythme et les séquences narratives se conjuguent pour évoquer, de façon subtile et à de multiples niveaux de lecture, les crises et circonvolutions ayant marqué plus d’un siècle d’histoire, de la révolution bolchévique à nos jours.
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« William Kentridge. I am not me, the horse is not mine », 18 septembre-7 mars 2027, Palais des Beaux-Arts (Bozar), rue Ravenstein, 23, 1000 Bruxelles.




