Vous avez dirigé La Salle de Bains, à Lyon, puis été chargée de la programmation des arts visuels au Confort moderne, à Poitiers. Depuis 2023, vous vous êtes établie à Bienne, en Suisse, et assuriez le commissariat d’expositions à Genève, Lausanne et La Chaux-de-Fonds en indépendante. Pourquoi avoir choisi de prendre la direction d’un musée ?
J’avais envie de travailler avec une collection. Cela fait presque vingt ans que je monte des expositions. Au début, je me suis investie dans la production avec des artistes puis, ces dernières années, j’ai mené plusieurs projets importants à partir de collections de musées, en France et en Suisse, notamment celle du musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds pour l’exposition « Temps de Mars » [en 2024], qui a joué un rôle essentiel pour moi. En m’installant à Bienne, j’ai découvert l’Arc jurassien, ses paysages, ses artistes, que je connaissais moins, étant plus familière des peintres alpins.
Le Locle est justement très loin de l’image du grand centre artistique. Cette situation périphérique vous intéressait-elle ?
Oui, mais je ne parlerais pas nécessairement de périphérie. Dans le monde de l’art, on se déplace beaucoup. J’ai vécu à Lyon, mais aussi à Poitiers, à Annemasse… L’idée de pouvoir m’ancrer dans un endroit plus petit m’a séduite. Et surtout, la situation géographique colore forcément une collection. Elle l’amène vers certaines problématiques. Je découvre encore celle du musée, mais la représentation des territoires m’intéresse de plus en plus, notamment à travers les questions écologiques et la transformation des écosystèmes. La peinture de paysage, par exemple, devient aujourd’hui presque malgré elle un document. Elle témoigne de périodes écologiques qui sont parfois en train de disparaître.
Le musée des Beaux-Arts du Locle (MBAL) a connu une forte identité autour de la photographie, en particulier sous la direction de Nathalie Herschdorfer, laquelle dirige à présent Photo Élysée, à Lausanne. Sa successeure Federica Chiocchetti, qui a pris la tête de la Cité des Arts, à Paris, en début d’année, l’a ensuite ouvert à des sujets plus sociétaux. Souhaitez-vous lui donner à votre tour une spécificité ?
Je ne désire pas privilégier un médium plus qu’un autre. En revanche, l’une des caractéristiques fortes de la collection est son important fonds consacré à l’art imprimé. C’est un axe que je veux évidemment poursuivre, tout en l’élargissant à la question du numérique. La manière dont on matérialise de nos jours des formes digitales m’intéresse : pas tellement l’art numérique au sens traditionnel du terme, mais toute cette culture visuelle qui existe en ligne et nourrit énormément les artistes, comme les mèmes, entre autres. On le voit avec les backrooms [arrière-salles], devenues un référent visuel partagé par toute une jeune génération. Cette culture laisse des traces dans l’art contemporain. J’ai envie de créer des ponts entre ces cultures du Web et l’art. La dimension pop sera également pré-sente. C’est un terrain sur lequel j’ai toujours beaucoup travaillé. Nous préparons notamment une grande exposition de l’artiste lausannois Yoan Mudry.
« Je souhaite travailler à partir d’un territoire, d’une collection, d’une histoire très précise, tout en les projetant vers des imaginaires beaucoup plus vastes. »
Les deux précédentes directions avaient aussi réussi à donner au musée une visibilité qui dépassait largement Le Locle. Comment maintenir cet équilibre entre une scène internationale et un public très local ?
Dans une ville comme Le Locle, je pense que l’on ne peut envisager le musée autrement que comme une plateforme – une plateforme qui existe à travers ses expositions, bien sûr, mais également grâce à des événements hors les murs ou à la production de contenus. J’aimerais beaucoup développer cette idée du musée comme média. À la Fondation d’entreprise Pernod Ricard, à Paris, où je poursuis mon programme, j’organise des séries d’entretiens. Diffusées ensuite en ligne, ces discussions sont très regardées et permettent de faire circuler le travail des artistes. Au MBAL, je voudrais intensifier la production éditoriale et les contenus en ligne. J’imagine des formats longs, des outils de médiation, presque d’éducation populaire. Le mot « scientifique » peut parfois faire peur, mais il s’agit bien de produire du savoir.
Est-ce aussi une manière de toucher ceux qui n’entrent jamais au musée ?
J’ai rencontré des habitants du Locle qui m’ont dit n’être jamais venus au MBAL. La collection pourrait être une porte d’entrée. Federica Chiocchetti l’a beaucoup montrée ces dernières années, souvent en l’intégrant à des propositions d’artistes ou à de grandes expositions, comme « Instinct animal » [en 2023-2024] ou « Le Plaisir du texte » [en 2023]. En 2027, une vaste rétrospective sera consacrée à Lermite*1, une figure artistique très importante du Locle. Ce projet avait été lancé avant mon arrivée, mais il m’intéresse précisément parce que c’est un artiste dont je connaissais encore peu le travail. Cela me pose un vrai défi curatorial : entrer dans une œuvre que je découvre et réussir à lui donner un regard plus contemporain, peut-être plus frais, sans la trahir.
Votre programme de candidature reposait sur une image assez étonnante : « La forêt et le vaisseau spatial ». Que signifie-t-elle ?
C’est la double métaphore autour de laquelle j’ai construit mon projet. J’ai utilisé une image de Silent Running [1972, Douglas Trumbull], un film que j’adore. Bruce Dern y incarne un botaniste qui cultive une forêt sous une immense serre embarquée sur un vaisseau spatial dérivant dans le cosmos. J’aime énormément cette image : une forêt magnifique, extrêmement concrète, vivante, enracinée d’une certaine manière, mais qui flotte dans l’espace. Cela résume assez bien ce que je souhaiterais faire ici : travailler à partir d’un territoire, d’une collection, d’une histoire très précise, tout en les projetant vers des imaginaires beaucoup plus vastes.
Votre intérêt pour la science-fiction ressurgira-t-il dans la programmation ?
Forcément, mais je ne sais pas encore sous quelle forme. Lorsque vous dirigez un musée, vous ne pouvez pas arriver avec vos obsessions personnelles et les imposer à toute la programmation. Il faut rester éclectique. Mais la science-fiction réapparaîtra. Une exposition est déjà envisagée en 2028 avec l’artiste Arnaud Dezoteux, dans laquelle nous pourrions reconfigurer une partie de la collection à travers une perspective spéculative.
Vous souhaitez également explorer des terrains beaucoup plus sensoriels.
Oui, et c’est probablement l’un des axes nouveaux qui m’enthousiasme le plus. J’aimerais développer une programmation autour de la création sonore, de la tactilité et surtout de l’olfactif dans l’art contemporain. Cela correspond aussi à une réflexion très simple sur le musée lui-même. Certaines personnes sont intimidées par le dispositif muséal traditionnel : un tableau accroché sur un mur, un espace silencieux, tout un ensemble de codes hérités de l’histoire des expositions. « Immersion. Les origines : 1949-1969 », qui réactivait des pièces immersives de l’histoire de l’art contemporain, avait eu un grand succès en 2023-2024 à Plateforme 10, à Lausanne. Mais ce qui est intéressant dans l’immersif, c’est peut-être moins le spectaculaire que le polysensoriel, le fait de pouvoir mobiliser des sens autres que la vue. De nombreux artistes travaillent aujourd’hui dans cette direction et remettent en cause le primat du visuel. Cela permet également d’aborder des questions postcoloniales, culturelles, féministes, historiques, et peut-être aussi d’inviter d’autres publics à entrer dans le musée.
*1 La Fondation Lermite, créée en la mémoire de Jean-Pierre Schmid,
dit Lermite (1920-1977), est abritée par le MBAL. Le musée possède également
la totalité de l’œuvre graphique de l’artiste grâce à une donation qu’il lui a faite.
Musée des Beaux-Arts du Locle (MBAL)



